Votre colère est la mienne

Ce texte était prévu pour un concours, mais il était d’une part hors-sujet, et d’autre part, tellement bien rangé dans mon PC que j’ai oublié de l’envoyer. Je le dédie à mes amis dont sexualité ne rentre pas dans les cases des manifestants liberticides. Vous êtes libres, suivez autant votre cœur que vos envies. Je vous aime et j’aime votre saine colère. Je n’ai pas choisi d’être hétérosexuel parce que ce sont des choses qu’on ne choisit pas. On est ce qu’on est, et on ne choisit que sa liberté.

Bande de vieux cons. Non, je me trompe. Bande de cons. Il n y a pas d’âge pour être con, certains le deviennent plus vite que d’autres. Jeunes cons, cons de soixante-huitards. Cons de réacs, d’étudiants, de racistes, d’homophobes, de pédés. Cons de présents et d’absents. Cons de la dernière averse, cons caduques ou cons débutants, vieux cons des neiges d’antan comme disait le poète. Vous m’emmerdez. Il faut que je sois franc, vous m’emmerdez vraiment, à me regarder là, derrière vos petites lunettes rondes ou carrées, vos lentilles, avec votre gouaille, votre silence, votre avis dont je me fous royalement et dont, pourtant, vous m’abreuvez par hectolitre.

Vous me mettez dans une rage folle, vous faites bouillir mon sang, hurler plus que je ne devrais. Je n’en peux plus de vous entendre, de vous lire et vous écouter, de vous sentir humer mon air, de vous écouter vous taire, pour savoir ci ou ça de moi, des autres, des gens. Je crève de vous voir lever les yeux par dessus votre journal, dévisager sans franchise des reflets dans les vitres du métro, écouter mes conversations ou les commérages.

Vous m’emmerdez, parce que pour vous je ne suis qu’une croix dans une case, un numéro sur un formulaire, un indicatif, une caractéristique, et surtout un choix de sexe et de pratique. Vous m’emmerdez encore parce qu’il vous faut me caractériser, me numéroter, me toiser, m’enregistrer dans vos formulaires, vos ordinateurs froids, votre paperasse sans vie et surtout, sans Amour.

Ce qui m’emmerde le plus, c’est que parfois je m’en veux. Je m’en veux de me faire mal à prendre en considération vos avis dont je devrais me foutre. Je me dégoûte un peu parce que j’essaie d’y entrer, là, dans vos petites cases d’imprimés baveux. Quand je me coiffe, pour vous plaire, quand je me parfume, quand je me glisse dans vos costumes mal taillés, dans vos normes étriquées, j’ai une sorte de haine qui pousse en moi.

Là, au fond de mon ventre, il y a toujours une petite voix qui me demande qui je suis. Un homme ? Une femme ? Un gros, un grand, un petit, un beau, un laid, une ombre, diaphane qui traverse votre champ de vision, baigné par votre inintérêt à mon égard. Un hétéro, un indécis, un homo ? Une erreur, une couleur, une coupe de cheveux, un grain de peau ? Un style, une mode ? Votre choix ? Parce que j’ai bien compris votre petit jeu. Vous voulez que je sois ce que vous voulez, rien d’autre, rien de différent de vous en fait. Un calque, un copier-coller, un carbone de VOS ambitions pour MOI ?

Crevez la bouche ouverte, oubliez moi, disparaissez et allez copuler les uns avec les autres, eugénistes que vous êtes, à vouloir un monde symétrique, identique, basique, une production d’usine normée, cotée, mesurée au centimètre. Je ne serais pas votre uniformité, votre choix. C’est ça, je ne serais pas votre choix. Je suis ce que je veux. Non, mieux ! Je suis ce que je suis !

Dans ce flot de colère, j’ai utilisé un mot que vous ne comprendrez sans doute jamais. Vous vous en souvenez ? Pas eu besoin d’un dictionnaire quand vous l’avez vu posé là, en cinq petites lettres. Il ne vous a pas trop piqué les yeux ? Un mouchoir, vous voulez un mouchoir ? Un antihistaminique peut être ?

Amour. Je vous le répète pour que vous souffriez un peu encore. Amour. Amour. Amour. Vous voulez savoir ce que je suis ? Je suis de l’Amour.

Quand à six ans je quittais mes fringues pour ceux de mon frère, j’étais déjà de l’Amour. Habituez vous à ce grand A, vous ne me réduirez pas à une minuscule d’imprimerie.
Quand mes yeux quittaient les siens pour me plonger dans d’autres, j’étais déjà de l’Amour. Quand mon corps passait de mains en mains, des miennes à celles d’inconnus doués. Quand j’ai vécu mes premiers émois, que vous jugiez interdits, je n’étais rien de plus, rien de moins. Quand aujourd’hui, je choisis ma voie, mes objectifs, quand je suis mes envies, quand je décide de mes pas incertains, quand je prends des risques, quand j’affronte votre jugements, je ne suis que ça, et c’est tellement. Tellement pour les petites épaules qui sont les miennes, si frêles pour une charge si lourde. Mais c’est un fardeau si léger, quand je pense à la méchanceté, la bêtise, à votre capacité à rendre des jugements péremptoires sur des choses qui vous ne regardent ni d’Eve ni d’Adam.

Vos interdits sont vos carcans. Pas les miens. Je suis Amour, et je suis Liberté. Je suis léger ou légère, mettez donc l’accord qui vous sied. Je vis ma vie, ma sexualité, mon corps, mes maladies, mon plaisir en essayant de m’aimer puisque je vous dérange, de me libérer puisque vous voulez me mettre des chaînes. Vos manifs pour rien ne m’empêcheront pas de vivre, vos attentats culturels, votre connerie sans limite, vos barrières et vos préjugés, je pose mes fesses dessus.

Je m’émancipe. Vous ne pourrez jamais cocher une case pour me définir. Homosexuel ? Hétérosexuel ? Bisexuel ? Uniquement les années bissextiles ? Queer, trans- … gommez ces traits noirs. Libre. Laissez moi une case libre, comme moi. Et notez y, en travers, pour que ça déborde de vos étaux moraux, Amour.

Je vous interdis de m’interdire quoi que ce soit. J’aimerai. Je volerai. Ce soir, demain ? Quand j’en aurai envie. Tant qu’en moi brûlera l’envie de ne pas m’arrêter à vos interdits. Je les sauterai, vos barrières infimes, vos infirmes lois boiteuses. Je n’ai pas peur de vos amendes, de vos procès. Je n’ai pas peur d’embrasser qui je veux, de me marier ou pas, d’user de ma peau comme d’un carré de soie sur lequel je poserai, à l’envie, les peines et les pleurs d’autres. Vous ne m’interdirez jamais d’aider mon prochain, celui que vous enfermez dans la case « étranger », dans la case « différent », dans la case « dérangeant » que vous remplissez à tous de bras. Je vais briser vos chaînes, une à une, avec la force de l’Amour que je suis, et que j’ai pour vous, mes cons. Parce que oui, je refuse ça aussi, de vous haïr quand vous emmenez vos gamins lutter pour des idées d’adultes, de vous juger quand votre regard noir se pose sur ces gens qui s’aiment différemment, de vous blâmer pour la douleur que vous véhiculez.

Rien vous entendez, rien ne m’empêchera d’être ce que je suis. Amour, et Liberté.