Trop brève rencontre

L’horloge électronique égraine ses pions rouges un à un. La nuit est longue, très longue. Les gens vont bien. Leur temporaire bonne santé est une petite mort pour un service d’urgence comme le mien. Un C.R.R.A, voilà comment les initiés l’appellent. Centre de réception et de régulation des appels.
Pour les autres, c’est le « 15 », service de la détresse vitale comme de l’ivresse publique manifeste.
C’est le siphon, celui par lequel s »écoule le flot incessant des demandes de secours, plus ou moins justifiées. Au bout du fil, un Assistant de Régulation Médicale, une sorte de standardiste, mais qui serait capable de faire le tri entre la mamie qui demande -s’il vous plaît en m’excusant de vous déranger- un petit peu d’aide pour son mari qui « ne va pas bien », doux euphémisme pour nous dire qu’il se noie dans ses sécrétions bronchiques, et le jeune homme -dépeche toi Bâtard plutôt que poser des questions bouge ton cul d’fonctionnaire- qui appelle pour sa copine qui a une angine non examinée qu’elle traîne depuis huit jours; qui serait capable d’expliquer la réalisation d’un massage cardiaque à un béotien, ou vous trouver un médecin de garde pour votre renouvellement d’ordonnance à trois heures du matin.
Dans ce torrent qui se déverse, beaucoup de périodes de crues, et quelques rares accalmies. Et pour une fois, l’accalmie, c’est ce soir.

Les appels arrivent, à un train de sénateur. Chacun son tour, rien en attente, et comme souvent dans ces cas là, une grande majorité d’appels pour de réelles détresses vitales. Ici un infarctus, là un AVC, ailleurs des gens qui meurent de leur grand âge, et d’autres qu’on sauvera peut être, peut être pas.
C’est mon tour, et les dix chiffres de son numéro de téléphone s’affichent sur mon écran, accompagnés du clignotement d’une diode. Je saisit le casque, je décroche, je m’annonce. « SAMU centre 15, bonjour »; et mes doigts s’agitent sur le clavier. C’est le choc. Je suis paralysé.
Rien, plus rien ne semble exister autour. Cette grande salle se réduit désormais à moi, et à elle. La pièce grouille de monde, ARM, ambulanciers, infirmiers, anesthésistes et médecins, et pourtant, nous sommes seuls. Si loin et pourtant si proches, à 100 kilomètres l’un de l’autre, mais ensemble par ce ridicule filament de cuivre.

Je ne sais déjà plus ce qu’elle me dit. Sa voix chantante et douce traverse mon crâne pour s’en aller dans les limbes. Je sais juste que ce n’est rien de grave, qu’elle a juste besoin d’être rassuré par quelqu’un, et que je dois -je DÉSIRE PLUS QUE TOUT- être celui là. Dites moi tout madame, que je vous prenne dans mes bras et que je laisse votre tête reposer sur mon épaule. Voilà ce que j’aimerai entendre sortir de ma gorge. Mon cœur s’agite dans ma poitrine, tambourine à la porte de ma conscience, qui tente petite à petit de reprendre le contrôle.
Votre ville.? Marchiennes ? Votre adresse …. les petites cases se remplissent enfin sur l’écran. Celles de ma mémoire se gravent des informations que je récupère. Ses coordonnées, le prénom de son enfant qui fait un peu de température -je savais bien que ce n’était pas si grave-, et ces dix chiffres que je ne peux aujourd’hui encore pas oublier. Le carillon doux qui tinte en fond sonore
Puis les conseils, les banalités d’usage. Rappelez moi si problème, quand vous voulez, même si c’est pour me laisser vous écouter vous taire. Je suis amoureux Madame.

La nuit se termine. Je ne suis bon à rien. Je l’ai traversée comme un fantôme, une ombre, mélangeant les touches du clavier, celles de l’interface téléphonique, toujours à deux doigts de la catastrophe. Ce métier ne supporte pas la distraction. J’ai appelé trois fois Paul, le grand costaud qui est notre médecin en ces heures ou tout le monde devrait dormir « Madame ». Il en ferait une belle, avec son mètre quatre vingt dix de barbaque et ses épaules de déménageurs.
Je rejoins le vestiaire, l’esprit ailleurs, loin, dans la forêt de Marchiennes. Je repose mon gilet, enfile un pull-over et mon cuir. Je range dans la petite boite mon casque, mon carnet, mon crayon. Je chausse mes bottes en serrant bien les attaques, et je me dirige vers ma moto. Sur le parking les premiers rayons de soleil me réchauffent, le froid se fait moins mordant. Je rentre chez moi.
Le moteur ronronne, je le pousse dans les tours, il chante. Je ne pense qu’à elle et à sa voix si douce. Elle doit être belle, jeune vu l’âge de son enfant, souriante, ça s’entendait. Merde, j’ai du me faire flasher. Tant pis. Putain de rad… il n’y a pas de radar fixe sur la route du retour ,celle que je prends tous les matins depuis 10 ans. Et je doute que l’État en ai posé un vers les trois heures du matin. Je ne reconnais pas le décor qui m’entoure. Je n’ai pas pris la bonne route. Je lève la tête. Sortie 6: Marchiennes.

Elle habite la rue principale, et puisque je suis à l’opposé de chez moi, je décide de rouler jusque là. Ça y est, ça me reprend, les palpitations reviennent, je me sens comme un adolescent le jour du bal du camping, assis sur le mur opposé à sa promise et qui n’ose la regarder. Deux maisons avant, c’est raisonnable. La bâtisse est simple comme souvent le sont les maisons du nord. Des volets bruns, des briques rouges, et de la lumière. Elle est debout. Il y a de la vie derrière les rideaux blancs. Je retire mon casque, laissant respirer ma matière grise en ébullition. Allez frapper, lui parler, lui dire que j’ai fait ce qui est interdit dans ma profession, mélanger mes émotions et mon travail. Lui dire que ça voix m’a bouleversé, que ma moto a quasiment roulé seule jusqu’à chez elle, qu’elle est belle, désirable, et que je veux tout, son cœur, son corps, sa peau, aimer ses enfants comme si c’était les miens, l’épouser, vivre heureux toute ma vie en faisant d’elle la rein de mes nuits, la princesse de mes rêves. Je descend de ma monture et mes genoux tremblent sous les décharges d’adrénaline qui m’envahissent. J’avance.

La porte au même moment s’entrouvre. Elle avance, en peignoir, vers la boite aux lettres vertes qui est au bord de la petite allée. Elle est parfaite pour moi. Radieuse, jolie, lumineuse, elle est une étoile qui brillerai dans la grisaille locale. Comme un chat elle marche, son bassin qui chaloupe me bouleverse, ses cheveux longs volent, et comme il y a quelques heures en salle de régulation, il n’y a plus au monde qu’elle et moi. Elle me regarde , intriguée, je souris, et j’ai envie de me donner des coups de casque tellement je dois avoir l’air niais. L’instant de notre première brève rencontre est magique, j’ai l’impression que l’air scintille autour. Puis sa porte d’entrée s’ouvre à nouveau. Il est grand, beau … il la prend par la taille. Je le déteste autant que je l’aime.

Je remets mon casque, elle ne saura rien des sentiments que j’éprouvais pour elle. La moto hurle, sur ma route j’allume les radars et transforme mon trajet en sapin de noël. C’est con, mais quelques larmes coulent sur mes joues. Je vais retrouver mon doux foyer, ma femme, mes enfants, tous ceux que j’avais oublié en cette étrange matinée. Et continuer à vivre, heureux de n’avoir rien gâché.

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