Terrible terril

C’etait un vent glacial qui balayait le terril fièrement dressé aux portes de Noeux-Les-Mines. Les premières rampes lumineuses s’allumèrent fébrilement, dans un cliquetis électrique assez désagréable. Heureusement, la chauffe du matériel d’éclairage ne durait que quelques minutes, et c’était le silence avant l’arrivée des premiers skieurs qui allait dominer pendant une bonne heure encore. Le soleil se lèverait, et la foule habituelle des amateurs de glisse envahirait les lieux pour une journée de plaisir. En tout cas, c’est comme ça que tout se passait chaque matin.

loisinord

Edmé, technicien responsable de la mise en route, le premier à fouler la piste, entama sa tournée de vérification des installations. Tout était normal, le reste du personnel commençait à arriver, la brumisation se mettait doucement en route. Début d’une journée parfaite à Loisinord. A un détail près. Au bas de la piste, une des bâches rouges était déplacée. Sans doute l’un de ses collègues du soir aurait-il oublié de la remettre en place. Edmé s’approcha, aussi nonchalant qu’à son habitude. Il ne ferait que quelques pas de plus. Intriqué dans la protection, un corps gisait, inerte. Une tête casquée, un bras et sa main gantée, voilà tout ce qui dépassait. Jamais on n’avait vu Edmé faire demi-tour et courir si vite. Radio au poing, il bredouilla :

– C’est Edmé pour la sécu. On a un gros problème.

– Transmets Edmé

– Un macchabée. Enfin je crois. Mais comptez pas sur moi pour aller voir. Je rentre au PC.

L’arrivée des forces de police ne tarda pas. Le lieu étant particulièrement sensible par son exposition au public, ce fut le Commissaire Divisionnaire lui-même qui se déplaça. La légiste suivit de peu. Rapidement, un balisage digne des séries américaines fut mis en place. Derrière un dictaphone, elle énonçait, froidement :

– Homme d’une quarantaine d’années, de type caucasien. La combinaison de ski portée n’est pas éventrée. Pas de traces visibles de contusions si ce n’est un léger hématome en temporal droit et une trace d’épistaxis sur le bord des narines. La rigidité cadavérique n’est pas complète, pas de lividités visibles au niveau du cou, la victime doit être décédée depuis trois à quatre heures.

Derrière elle, la voix sourde du divisionnaire s’éleva.

– Une cause au décès Pat’ ?

– Rien pour l’instant. Mais une fois sur table j’aurai plus d’éléments.

Il se tourna vers Edmé, resté quelques mètres en retrait.

– Et vous, vous êtes sûr qu’il n’était pas là hier soir, ou qu’il n’a pas pu entrer durant la nuit?

– Le site est sous surveillance Monsieur, lui répondit-il d’une voix tremblante.

Il y a des alarmes, un garde qui ne m’a rien signalé ce matin, et les grilles sont intactes, j’ai vérifié en arrivant.

– Bref, on ne sait pas qui c’est ni comment on en est arrivés là. Adjudant, contactez la préfecture. J’ai besoin que le site soit fermé pour la journée au minimum. Vous me faites également venir le garde, directement au commissariat. Dites aussi à la scientifique de tout me passer au peigne fin. Je veux du luminol partout. On doit trouver par où il est arrivé. Les cadavres, ça tombe pas du ciel ! Au travail !

Derrière lui, atterré, le directeur n’osa même pas s’élever contre la fermeture temporaire du lieu.

L’implacable machine policière se mettait en route, les pièces du puzzle s’assemblaient doucement. Quelques heures plus tard, le commissaire étudiait les éléments du dossier.

Le compte-rendu du légiste datait la mort de quelques heures plus tôt, sept à huit heures sans doute. Le corps présentait plusieurs fractures, et certains des organes étaient réduits en purée. Des chocs post-mortem, le corps ne présentait pas d’hématomes. La cause du décès n’était pas certaine, mais une trace de piqûre sur la carotide pouvait faire penser à un empoisonnement. Le bilan sanguin était en cours. Le médecin signalait dans les effets personnels de la victime, en poche intérieure de la combinaison de ski, la présence des papiers d’identité et d’une montre multifonction Décathlon, modèle sport. L’homme s’appelait Edgard Montgomery, un membre d’une famille aisée de la région, propriétaire de différents clubs ou associations sportives particulièrement rentables. Son décès n’avait pas encore été signalé.

Sur le terrain, des traces de sang avaient été repérées en bas de piste, sur la bâche et près du corps, mais également en haut de piste. Des analyses étaient en cours pour savoir s’il s’agissait du sang de la victime dans les deux cas, ce qui semblait peu probable. Peu d’autres choses à se mettre sous la dent, si ce n’est, peut être, quelques éléments décoratifs déplacés dans dans la descente. Les installations avaient pu rouvrir dans l’après midi.

Les premiers contacts avec la famille avaient été noués. Une femme, un frère, pas d’enfants, plus de parents. L’épouse semblait éplorée. Elle avait l’habitude de voir son mari découcher pour le travail. Elle n’avait pas été surprise de ne pas le voir au petit déjeuner. Pas d’alibi pour elle, elle dormait, seule, au domicile. Un mobile : une solide assurance-vie dont elle était la seule bénéficiaire.Le frère, lui aussi dans l’industrie du loisir locale, avait appris la nouvelle par la police et s’était rendu auprès de sa belle-sœur pour la soutenir. Il rentrait juste d’un voyage d’affaires. Il n’était donc à priori pas dans la région à l’heure probable du meurtre.

Dans le cercle des collègues de travail, peu ou pas d’inimitiés. Personne ne semblait trouver intérêt à voir cet homme disparaître.

Si les causes de la mort semblaient établies, rien n’expliquait comment le corps s’était trouvé là, ni pour quelles raisons on l’avait occis. Devant son téléviseur, après sa rude journée de travail, le commissaire se triturait les méninges, les yeux machinalement fixés sur un épisode d’Ushuaïa. Nicolas Hulot accompagnait un vol de flamants au dessus des plaines de Camargue. Rien de tel pour se vider l’esprit.

– Je l’tiens ! Chérie, je file au commissariat. Le dossier Loisinord sera clos à l’aube.

– Et tu comptes y aller en pantoufles ?

Quelques minutes et un déchaussage plus tard, sur le grand tableau blanc du bureau, une photo, une liste de vérifications à faire, et un smiley dessiné au feutre. Sous les néons blafards, le sourire du policier était effrayant.

– Envoyez une patrouille cueillir mon coupable à la première heure. Va falloir qu’on ait quelques explications.

A six heures pétantes, l’arrestation eut lieu. Trente minutes plus tard, le face à face. A onze heures, les aveux.

– Vous allez signer la feuille, en notant que vous  reconnaissez exacts les faits après relecture à voix haute.

-« Il y a quarante huit heures, j’ai injecté, dans la carotide d’Edgar Montgomery, une dose massive d’insuline, destinée à mon propre usage. Il est tombé rapidement dans le coma, et est sans doute décédé quelques minutes plus tard. J’ai transporté son corps dans mon Toyota jusqu’à un des clubs que je possède. Je l’ai chargé sur un ULM biplace, et nous avons survolé la région. Je l’ai largué à la verticale de la piste de ski. J’ai vu son corps dévaler la pente, inerte. Je suis rentré quelques heures plus tard, un peu avant le matin et j’ai repris mon activité normale.

J’avais pour double mobile d’une part de récupérer son entreprise, notamment la branche sports dans laquelle j’avais déjà des actions. Par ailleurs, je comptais racheter les pistes de ski et la base nautique cette année. Le décès et la publicité autour de tout ça m’auraient permis de faire baisser le prix. « 

– C’est juste, ajouta-t-il le visage éteint.
Menottes au poignet, le frère de la victime était emmené en cellule. Arrivée quelques minutes plus tard, l’épouse du défunt semblait plus triste que la veille et nullement en colère. Sans doute n’était elle pas toute blanche dans l’affaire. Elle touchait une grosse somme. Rien ne nous dit qu’elle et son beau-frère n’avaient pas un peu plus que des liens amicaux. Dans toute histoire sordide, il n’est pas rare qu’une part d’ombre subsiste.

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