Tag: roman

Ch 8 Granny-Smith Ici, ailleurs, et ailleurs.

Quelque part, entre New-York et Singapour. Dans le lecteur Mp3, relié à une seule oreille de la belle-fille, Claude Dubois s’époumone. Il aurait voulu être un artiste. Il chante, je ne vois pas de quoi il se plaint.

– Pas mécontente de plus la voir, ta mère. Non mais tu as vu comment elle nous a traités ? Renvoyés à nos pénates sur le pas de la porte, comme des marchands de tapis. Cette fois-ci tu ne vas pas me trouver une excuse pour qu’elle reste chez elle ? C’est le placement, l’institution, la maison de retraite et puis c’est tout !

– Ma chérie, tu sais qu’elle n’a plus toute sa tête ? On ne peut pas…

– Oh que si on peut Mamour. Et non seulement on peut, mais on va. Avec les vioques la vieille ! Et en plus je peux te dire qu’on va la placer à l’économie ! Ce sera le mouroir de quartier, pas le trois étoiles grand luxe ! J’en peux plus j’en peux plus j’en peux plus ! (suite…)

Ch 7 Granny-Smith : le beau Julien Lepers

Qu’il est beau, le doigt tendu vers le téléspectateur, nous désignant comme complices de sa malice, comme partenaires d’animation de son jeu de questions alambiquées. Qu’il a l’air fier, dans son costume taillé sur-mesure, cintré sur sa taille fine, d’un noir brillant, presque pailleté. Qu’elle lui sied, cette jolie cravate à rayures bleues et roses sur sa chemise d’un blanc immaculé. On dirait un premier communiant de soixante balais, l’âge auquel Granny-Smith les trouve tout à fait à son goût. Ses yeux bleus la font fondre et couler au fond de son siège, tant qu’elle se sent un peu groggy, comme secouée, presque assommée. Ah, ce sourire charmeur d’éternel jeune… Rien que de l’entendre parler de « quatre à la suite », elle se remémore comme son homme savait y faire, parfois deux fois à la suite. C’est déjà pas mal. Il représente le gendre tellement idéal qu’elle le piquerait à sa fille, si bien sûr elle en avait eu une. Mais bon, le grand cornichon lui avait bien suffi, on ne peut pas se punir deux fois pour le mal qu’on va faire (même si on le fait avec plaisir).Julien Lepers (suite…)

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Ch 3 Le Sang et l’Encens : Ubud

La chaleur est étouffante, mais le petit vent qui souffle rend agréable cette jolie aube. Le soleil pointe à peine le bout de son nez et éclaire les volcans environnants, peignant d’or les lèvres de leurs cratères endormis. Autour, la nature est de vert vêtue. C’est la belle saison, celle des fruits qui commencent à mûrir, des récoltes de riz et des touristes à foison. Dans une feuille de cocotier pliée, quelques fleurs de frangipanier, des pétales multicolores, et un bâton d’encens qui fume. Elle dépose l’ensemble à même le sol, sur la Jalan Tirta Tawar. Une offrande aux dieux, un cadeau, qu’elle accompagne d’une petite feuille de papier griffonnée et pliée plusieurs fois, qu’elle laissera bruler. Un peu d’ici, un peu de là bas.
Les volutes de fumées vont s’élever, et porter sa prière aux Dieux.

Elle va monter sur son scooter avec deux de ses amies, slalomer entre ses compatriotes et se rendre dans les ateliers de sculpture sur bois. Elle travaillera sur une magnifique représentation de Ganesh dans un énorme morceau de Santal, qu’elle devrait avoir terminée dans la semaine. Si seulement le dieu-éléphant pouvait lui venir en aide…
A coup de ciseaux à bois, le demi-tronc calé entre ses cuisses, elle façonnera les moindres détails, les fleurs, les feuilles et chaque ride du visage. Ici, tous les habitants sont des artistes.

Elle prendra une courte pause, pour aller se chercher une portion de nasi goreng dans un warung non loin de là, la petite roulotte à nourriture tenue par son ami Acep. Elle en profitera pour discuter un peu, et enterrer derrière un sourire tellement local ses soucis. Et puis elle repartira travailler ce bois précieux à l’odeur envoûtante, aussi sourire encore aux visiteurs effrayés de la voir jouer du ciseau et du marteau à quelques centimètres de ses cuisses qui enserrent l’objet.

Enfin, le soleil commencera à descendre derrière les colonnes, et les éclairages blafards ne suffiront plus à ses yeux vieillissants. Elle posera ses outils, ira attendre face à la boutique que ses amies Ni Si Wayan et Ni Si Made. Au loin, un muezzin entonnera l’appel à la prière du soir, et sur son chapeau de paille quelques gouttes de pluie commenceront à tomber, apportant de la fraîcheur à l’atmosphère si lourde.

Chaque journée copie la précédente. Une seule chose à changé : il n’est plus près d’elle. Pour ceux qu’il croisera, elle a peur. Leur sang coulera.

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