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Ch 3 Le Sang et l’Encens : Ubud

La chaleur est étouffante, mais le petit vent qui souffle rend agréable cette jolie aube. Le soleil pointe à peine le bout de son nez et éclaire les volcans environnants, peignant d’or les lèvres de leurs cratères endormis. Autour, la nature est de vert vêtue. C’est la belle saison, celle des fruits qui commencent à mûrir, des récoltes de riz et des touristes à foison. Dans une feuille de cocotier pliée, quelques fleurs de frangipanier, des pétales multicolores, et un bâton d’encens qui fume. Elle dépose l’ensemble à même le sol, sur la Jalan Tirta Tawar. Une offrande aux dieux, un cadeau, qu’elle accompagne d’une petite feuille de papier griffonnée et pliée plusieurs fois, qu’elle laissera bruler. Un peu d’ici, un peu de là bas.
Les volutes de fumées vont s’élever, et porter sa prière aux Dieux.

Elle va monter sur son scooter avec deux de ses amies, slalomer entre ses compatriotes et se rendre dans les ateliers de sculpture sur bois. Elle travaillera sur une magnifique représentation de Ganesh dans un énorme morceau de Santal, qu’elle devrait avoir terminée dans la semaine. Si seulement le dieu-éléphant pouvait lui venir en aide…
A coup de ciseaux à bois, le demi-tronc calé entre ses cuisses, elle façonnera les moindres détails, les fleurs, les feuilles et chaque ride du visage. Ici, tous les habitants sont des artistes.

Elle prendra une courte pause, pour aller se chercher une portion de nasi goreng dans un warung non loin de là, la petite roulotte à nourriture tenue par son ami Acep. Elle en profitera pour discuter un peu, et enterrer derrière un sourire tellement local ses soucis. Et puis elle repartira travailler ce bois précieux à l’odeur envoûtante, aussi sourire encore aux visiteurs effrayés de la voir jouer du ciseau et du marteau à quelques centimètres de ses cuisses qui enserrent l’objet.

Enfin, le soleil commencera à descendre derrière les colonnes, et les éclairages blafards ne suffiront plus à ses yeux vieillissants. Elle posera ses outils, ira attendre face à la boutique que ses amies Ni Si Wayan et Ni Si Made. Au loin, un muezzin entonnera l’appel à la prière du soir, et sur son chapeau de paille quelques gouttes de pluie commenceront à tomber, apportant de la fraîcheur à l’atmosphère si lourde.

Chaque journée copie la précédente. Une seule chose à changé : il n’est plus près d’elle. Pour ceux qu’il croisera, elle a peur. Leur sang coulera.