Rencontre (presque) sans paroles

La fumée s’élève doucement, dessinant des femmes et des hommes en volutes, des courbes, des voiles légers, presque transparents. Elle floute mon horizon, m’aidant à imaginer des ailleurs nouveaux ou des réalités transformées et à les coucher sur le papier. Les lignes se remplissent peu à peu d’une histoire qui parle d’amour, de luxure et de peaux qui se collent, dans un demain qui n’existe pas encore. J’ai le stylo prolixe, j’adore le bruit de fond qui m’entoure. Les conversations de comptoir sont des successions de non-sens, et le vide de leur propos ne trouble pas mon imaginaire, quand la régularité du tic-tac d’une horloge arriverait à me faire perdre le fil de mes récits. Lorsque j’écris, je me sens sur un fil, ingénue équilibriste, et un rien peut me faire tomber. Alors, autant choir dans une bonne tasse d’espresso, assise confortablement à la table d’un café du centre-ville. Je perds la notion du temps, le boit souvent froid, mais j’avance, respecte mes délais et enfante sans douleur des pages et des pages de texte. Se vouloir auteure est un travail à plein temps.

Vingt-cinq minutes que j’attends. Enfin, vingt puisque je suis arrivé un peu en avance. Tu parles d’un rendez-vous galant : pas fichue d’être à l’heure à la première rencontre, en voilà une qui marque d’entrée des points. Je ne suis pas patient

, elle le sait pourtant. Les couples qui se forment sur le web sont censés être ceux qui se connaissent le mieux, non ? Ça fait bien un mois que nous discutons, que nous apprenons à nous connaître, à nous apprivoiser. Deux âmes seules, deux âmes sœurs peut-être, deux impatients que l’amour a déçus. Nous ne pouvions pas simplement nous échanger des mails, un jour ou l’autre il aurait bien fallu que nous nous rencontrions. Aujourd’hui, sous ce soleil printanier, dans ce bistrot de la charmante Avenue du Peuple Belge, c’était l’occasion rêvée de casser la distance qui nous séparait. Elle avait dit oui, j’avais mis la tenue qui me rendrait le plus sexy -pantalon en jean assez moulant, t-shirt gris chiné, col en V pour mettre en valeur mon corps plutôt bien entretenu, sourire de circonstance, celui avec l’éclat qui éblouit les caméras- et j’espérais la voir arriver, aussi jolie que sur les photos des pièces jointes. Vingt-cinq minutes de longue et désespérante attente.

Je gratte, je gratte le papier et… mais bon sang, il m’énerve à tapoter des doigts sur le comptoir ! Comment veut-il que je me concentre ? J’en étais où ?

« chaque millimètre carré de sa peau nue … »

Mais c’est nul ça, je raye.

« Chaque taptaptap … ».

Comment ça, « chaque taptaptap… »?

Voilà que je me mets à écrire en onomatopées le son que cet abruti émet des phalanges. Je pose le crayon, engloutis un peu du noir breuvage qui écourte mes nuits. Je recommence.

« Elle a la chair de poule et sa peau nue … »

Oui, c’est mieux.

« …irisée par les derniers rayons de lune taptaptap … ».

Il a gagné, je fais une fixette sur ses doigts maintenant. Je souffle. Journée foutue, je me connais. Il est seize heure, et j’avais trois belles heures sous le soleil lillois pour finir un chapitre de plus. C’est mort. Je tente le regard noir, c’est mon dernier espoir.

Cinq minutes de plus, et je file. Ça ne sera pas mon premier rencart manqué, mais je l’ai en travers de la gorge. J’y croyais un peu plus que les autres fois, et surtout je craquais pour son petit air mutin, elle avait des allures de poupée de papier glacé. Pas un top-modèle, mais un petit nez parfait, des yeux qui pétillent, et de jolis et longs cheveux bruns. Je l’aurais préférée blonde, mais ce ne sont pas nos apparences physiques qui nous ont attiré l’un vers l’autre. C’était une alchimie étrange, la sensation de déjà nous connaître un peu. Nous aimions les mêmes choses, avions des centres d’intérêt communs. En bref, ce qui peut faire un couple. Elle avait longtemps hésité avant de me montrer son visage, et j’avais eu le droit à une photo de profil sans doute un peu datée. Le mien était affiché depuis longtemps. Les hommes sont moins enclins à se dissimuler sur ce genre de site que les femmes. Je parle d’expérience. Il est seize heures, et mes espoirs s’envolent. Finis les bavardages sur tout et sur rien. Fini le petit restaurant réservé à deux pas de là – un japonais – et adieu le reste de la soirée. Mon agacement devient visible, je pianote le bar avec frénésie. Personne à l’horizon. Juste une jolie demoiselle en jupe, fixée derrière un bloc note, qui me jette un regard noir. Et si … ?

Ah, mes yeux ont accroché les siens. Diable, gris anthracite ! Ce casse-pied a un regard à provoquer la combustion d’une allumette à distance. J’en perdrais presque mes moyens. Il faudra que je cale son regard sur l’un des personnages de mon roman. C’est aussi pour ça que j’adore les bars, ils sont une source infinie d’inspiration. Toi, c’est bon, tu es croqué dans mon esprit, je te retrouve bientôt, beau gosse. Je baisse la tête, et me remets à écrire. Enfin, écrire… c’est vite dit. J’aligne banalités sur banalités. J’avais son tapotement gravé entre mes oreilles, et voilà que ce sont ses yeux qui m’obsèdent. Si je lève la tête à nouveau, est ce qu’il me regarde encore ? Je rougis rien qu’à y penser. Une vraie adolescente au bal de fin d’année. Mon imagination court plus vite que ce que je voudrais. D’un regard, une idée. D’une idée, un chapitre. Avec ses yeux il va me faire écrire un roman. Je me mords les lèvres, essayant de reprendre là où je m’étais arrêtée.

Je vous vois Mademoiselle, à vous pincer la bouche. Ce n’est pas parce que vous baissez les yeux que vous disparaissez. Et si … et si c’était vous, Agathe ? Si vous m’aviez envoyé une fausse photo, histoire de vous laisser l’occasion de vérifier si la marchandise que vous attendiez était bien conforme à la publicité ? Et si c’était avec vous que nous échangeons depuis des semaines ? Si, confortablement planquée derrière votre bloc note, arrivée largement avant moi, vous attendiez sagement que je me livre tel que je suis ? Les doigts dans le nez ? Un penchant pour l’alcool ? C’est ça que vous guettez ? Un travers inavouable que ma patience mise à mal m’aurait forcé à afficher au grand jour ? Vous n’aurez rien. Maintenant, c’est moi qui vous regarde Agathe.

Il me fixe. Cette fois c’est certain, il me fixe. Mon estomac est en mode essorage, vous me faites un effet bœuf, bel inconnu. Écrire des histoires érotiques et croiser son futur héros, c’est une torture ! C’est dégueulasse même ! Baissez les yeux ! Filez, vous étiez impatient de partir il y a quelques minutes, faites ! Faites donc et laissez moi à mes rêves érotiques. Laissez-moi vous allonger dans un cahier relié, à l’encre bleue. Laissez-moi vous déshabiller de mon bic et me tortiller dans mon fauteuil de bureau, la fièvre montant dans tout mon corps. Laissez-moi vous faire aimer par des héroïnes, et peut-être moi même prendre du plaisir. Je ne suis pas mes femmes de papier, mais un homme comme vous pourrait aisément prendre forme dans ma tête. Filez je vous dis, et ne me regardez plus comme ça, avec votre air de mannequin publicitaire.

Elle rougit. Cette fois c’est clair, je l’ai démasquée. Je sais que c’est elle la fille au clavier. Je sais qu’elle m’a menti, par peur ou par fourberie. Et je m’en fous. Elle est encore plus belle que dans nos échanges. Son rouge à lèvres carmin, sa jupe à fleurs et son chemisier blanc, ses cheveux blonds en bataille. Ce n’est pas une photo qui m’a fait craquer, c’est son esprit. Elle aurait pu avoir toute autre allure, elle est belle dedans, et j’ai su lire entre les lignes. Nous avons su nous aimer virtuellement, échanger autant de caresses que de messages. Nous nous sommes dit des choses indicibles, érotiques, coquines, pornographiques parfois. J’ai si souvent, par ordinateur interposé, frôlé vos cuisses, fait sauter un à un chacun de vos boutons, glissé mes lèvres sur vos seins, senti sous mes doigts l’humide chaleur de votre con. Vous avez embrassé, sucé, léché mon corps à porté de wi-fi avec tant de douceur dans vos mots. Je comprends mieux … le calepin. Vous écrivez, et vous me l’avez caché, ça aussi. C’est tant mieux. J’espère que je vous plais toujours. Mademoiselle, chère Agathe, dans un instant je vais me lever et vous aborder. Ne me décevez pas, je vous aime encore plus fort qu’hier.

Mon dieu, il bouge, non ? On dirait qu’il va partir. Reste ! Tu ne m’as pas brûlée de ton sourire pour me laisser là en plan ? Je veux du réel. Je veux froisser mes cahiers et te goûter en vrai ! Interdiction de m’abandonner maintenant. Tu attendais quelqu’un, et certes ce n’est pas moi, mais nous allons bien trouver un terrain d’entente ? Je suis convaincue, à mesurer ton impatience, que tu lui avais prévu le grand jeu, la totale jusqu’au petit matin. Elle n’est pas venue ? Pauvre conne, elle ne sait pas ce qu’elle manque. Je suis là moi, je serais elle si tu veux. Viens, viens vers moi, je suis bien mieux que cette andouille que tu attends encore, non ? Allez bon sang, lève-toi et approche ! Voilà ! C’est bien … Encore quelques pas, quelques centimètres qui nous séparent. Franchis-les et nous allons nous aimer. Pour la nuit tu te glisseras entre mes cuisses, et je crierai. Pour la semaine nous nous dévoilerons la vérité. Pour la vie. Pour aujourd’hui, je mentirai probablement un peu. Je m’appelle Caroline mais …

– Agathe ????

– Je vois que vous m’avez reconnue …