Plic-ploc fait la pluie

J’adore le cliquetis des gouttes d’eau qui pianotent à ma fenêtre. Je reste là à écouter leur douce musique, faite de plics et de plocs. Mozart, Rachmaninov, allez vous rhabiller, jamais votre oreille n’entendra plus douce mélopée, jamais les doigts de vos interprètes les plus illustres ne fileront plus vite sur les blanches et les noires que l’eau sur mes vitres. Et tout ça, simplement, parce que c’est sous cette douce musique que je l’ai aperçue pour la première fois. Ces sons là parlent à mon cœur mieux que vos concertos. Ils tordent mon ventre comme vous ne saurez jamais le faire.

C’était dans les premiers frissons de l’automne, quand il pleuvait par période de 10 jours sur la jolie Place aux Oignons. Les pavés brillaient, les lumières s’allumaient tôt, et les touristes qui découvraient Lille le faisaient sous un parapluie ou un imperméable. Et moi dans tout ça, je tuais mes soirs assis bien au chaud, sur le rebord de ma fenêtre, un livre inutile à la main, un chat persan voyageur à mes côtés, à regarder s’ébrouer le monde un peu plus bas : ce couple qui se chamaillait, cette mamie qui dodelinait d’un pas lent en remontant vers la Déesse, ces passant qui passaient, plus ou moins bien dans leur peau et dans leur tête, cet homme volage qui circulait au même endroit avec deux femmes différentes sous le bras à quelques heures d’intervalle, ces touristes qui faisaient marcher le commerce local en abreuvant de leurs devises les boutiques de luxe du quartier.

Un soir de pluie, donc, mon cœur est tombé par la fenêtre. Une chute de trois étages, sans filet, pour atterrir à ses pieds. Le temps s’était arrêté et la fraction de seconde

lors de laquelle elle m’était apparue, a duré une éternité. Mon petit cœur, rompu aux joutes amoureuses, ce petit cœur que jamais je ne voulais offrir à une seule femme mais prompt à être prêté à toutes, s’est mis à battre la chamade, à jouer du tambour pour accompagner en rythme l’averse, jusqu’à se stopper net quand elle a levé la tête et a sourit.

Sous l’éclairage du réverbère qu’elle avait sans doute décidé de garder rien que pour elle, ses escarpins vernis se jouaient du sol incertain avec adresse. D’un rouge alizarine, ce sont eux qui m’ont fait tourner le regard. Ils brillaient et cognaient ma rétine avec insistance –hey, c’est ici que commence ton idéal, arrête de flâner-, ils m’ont accroché à leur éclat. J’aurai peut-être pu leur échapper, si je n’avais pas remonté leur cuir pour apercevoir des jambes infinies, aux courbes alléchantes à peine masquées par un carcan de soie que j’espérais –déjà- voir plissé, tombé à ses chevilles. J’étais sûr qu’elle portait des bas (quand on marche avec tant de classe, on ne peut porter que des bas). De là-haut, je ne pouvais qu’imaginer leur disparition dans cette petite robe blanche qui volait. Du blanc sous la pluie du Nord (qui s’était d’ailleurs interrompue, en hommage à tant de beauté), un piège sans doute, un guet-apens, et j’étais tombé dedans, elle m’avait capturé.

Dans des plis dansants elle me semblait si menue sous la toile de son pépin transparent. Une taille de guêpe que j’espérais étreindre (d’ici, un 36, pas plus) naissance d’un buste aguicheur, comme un calice dont les seins étaient les corolles charnues. Dans ma tête défilaient mille et une nuits d’amour consommé, et le lin de mon pantalon se tendait. Elle descendait, sacs à la main, la rue Peterynck pour gagner celle des Vieux Murs, flottant sans hâte dans mon champ de vision. J’aurais donné mon âme pour la prendre, à l’instant, sous l’un des nombreux porches sombres du quartier. Faire comme tous les amoureux, s’aimer dans le noir, en étouffant nos cris dans l’épaule de notre aimée. J’aurai remonté ce trop plein de coton qui la couvre pour glisser la main là où naît le plaisir. J’aurai écarté ces quelques microns synthétiques pour m’immiscer entre ses deux crêtes humides. Elle m’aurait accueilli en elle, enroulant ses doux mollets derrière les miens pour me tenir plus près encore. Elle serait venue chercher ma fierté d’homme dans sa fine main, pour la sentir se remplir de force, et l’aurait amenée à pénétrer son intimité de femme. Nous nous serions fait jouir sans autre retenue que celle que nous impose le risque de nous faire surprendre, accrochant des sourires béats à nos minois charmés.

Et puis la pluie s’est remise à tomber. Elle quittait mon regard. Il fallait que je courre.
J’ai sauté de mon appui de fenêtre, descendu quatre à quatre les marches de mon immeuble, poussé mon voisin dans le hall, pour franchir la porte et me sentir lourdement seul sous la crue du ciel. Hors de question d’abandonner puisque c’était Elle. Ventre à terre, la rue des Trois Molettes disparaissait. Gauche ? Droite ? Gauche ! Pourquoi, je n’en savais rien, je me sentais aimanté vers la Cathédrale Notre-Dame de la Treille et sa façade de granit rose changeant de teinte au bon vouloir de la lumière. Comme un signe divin. J’arrivais, haletant, face aux portes monumentales, sur le parvis. Le reste du monde ne m’importait pas et malgré les dizaines de présences, l’endroit m’était désert. Je tombais moralement à genou de désespoir. Autant chercher une aiguille dans une meule de foin, et ma moitié dans une ville immense, dont elle n’était peut-être même pas une habitante. Je ne sais d’où venaient les gouttes qui perlaient sur mes joues, mais j’avais l’étrange sentiment que ma vie s’arrêtait là. Je perdais pied, rageant intérieurement de sa disparition. C’était fini avant d’avoir commencé, je serais ce que j’étais jusque là, un homme qui se gave de plaisirs futiles.

Le carillon du fleuriste de la rue Masurel m’arracha à mon désespoir. Comme un ange qui déploie son auréole, elle se mit à l’abri sous son parapluie, à peine cachée par les pots de cordalys, de clématites et de lupins. Elle tourna la tête vers moi, et je me mis à revivre. Avec la fougue de celui qui sait qu’il aime, je me suis avancé vers elle. Le souffle court, je lui dis simplement que je l’avais vue passer au bas de chez moi, et que j’avais couru vers elle parce qu’il le fallait, et que j’avais un besoin impérieux de lui dire que je l’aimais, parce que c’était une évidence. Elle me prit sans doute pour un doux dingue, mais mes yeux perdus dans le bleu des siens ne mentaient pas, et c’est sans crainte qu’elle m’offrit mon premier sourire.

Un café, un échange de numéros de téléphone, une promesse arrachée de se revoir quand elle passerait sur Lille (elle est anglaise, mon dieu, son accent, si vous l’entendiez).
Ses visites, ses sourires comme des cadeaux, mon espoir, nos caresses, ses lèvres contre les miennes, nos jeux d’adultes qui nous amusent comme si nous avions seize ans.
Sa brosse à dents sur mon lavabo, notre thé de cinq heures et ses gâteaux à la cannelle.
Notre maison, nos deux filles, nos alliances, notre bonheur insolent.
Nos demains. Cette pluie qui joue encore une musique divine quand je la regarde marcher Place aux Oignons.

Virginie, je t’aime.