New Sing-Sing

Des trombes s’abattent sur la cité rouge. Tout est boue et vapeur, l’air aussi lourd que la mélasse dans laquelle ils pataugent. Les conditions de vie comme de travail ici sont inhumaines, mais ceux qui vivent là sont considérés comme moins que des hommes. Ce sont des forçats, des condamnés à l’exil et au bagne, l’engeance enfantée par une société qui ne les reconnait plus comme les siens. Et du haut du miradors, j’attends qu’ils fassent un pas de travers. Sur New Sing-Sing on cultivait la peur et une mort à petit feu.
Les hauts-parleurs diffusent une douce litanie, le déluge en couvre le bruit. De toute manière, je ne supporte pas plus que les autres la voix de l’humanoïde Elam Lynds. L’entendre répéter ses consignes m’agace plus que tout. « Soyez pacifiques. Ne vous approchez pas des échelles électrifiées. Respectez les consignes écrites. Votre liberté est à ce prix…. ». Des banalités à rendre fou n’importe quel être humain, qu’il soit gardien ou bagnard. Mais de tout ce qui a un coeur, ils s’en foutent. Dans ce miasme audio, le pire c’était tout ça: ces cris de douleur, ces gens qu’on torture sans doute, ces hurlements qui s’achèvent sur des silences plus horribles encore. Ces grésillements du très haut voltage qui nous sépare la plupart du temps des détenus.

Il pleut de l’acide maintenant depuis six semaines, c’est la saison.

Grosso modo de 7h à 17h, et ensuite le ciel s’éclaircit, laissant place à la sublime voute étoilée des villes sans lumière. Dans la mêlée des astres, le soleil rend brillante une petite planète: la Terre. Nous en sommes à quelques années de stase de voyage. Bienvenus sur Mars. Ici chaque goutte de pluie attaque un peu plus la coupole qui nous protège, s’écoulant sur les parois de verre et s’infiltrant sous nous pieds. Ce sulfure dissout l’uraninite, la rendant meuble et dégageant un brouillard dense de vapeur d’eau. Les condamnés creusent et remplissent des charriots, qui remontent ensuite vers le broyeur à minerai. A sa sortie, cette terre rouge est devenue une pâte radioactive que des convoyeurs ramènent sur Terre. Cette énergie fossile y remplace le charbon ou le pétrole, dont les gisements sont épuisés depuis plusieurs années maintenant.

Dans cette fumée, et sans un équipement équivalent au mien, les mineurs, comme les appellent euphémiquement nos grands dirigeants, tiennent quatre ans, peut être cinq. La radioactivité, les poussières, la fatigue et leurs codétenus ont raison d’eux. C’est à se demander pourquoi je dois les surveiller.

New Sing-Sing est une « microstructure pénitentiaire expérimentale ». Une bulle posée sur Mars. Au centre, un puits de mine grand comme un terrain de football. Autour, les lieux de vie, qui ne communiquent pas directement avec l’étage supérieur et qui sont réservés aux bagnards. Douches, cuisines, wc et paillasses. Ils se débrouillent. Les nouveaux prisonniers sont descendus au filin, en plein centre. Mes collègues et moi même tenons quatre miradors auxquels on accède par un couloir circulaire qui mène à notre base Des miradors descendent des échelles électrifiées vers le puits. La sécurité est assurée de manière très simple: nous tirons à vue, sans sommation, dès qu’un mouvement de foule à lieu. Les échelles sont parcourues par un courant fort, et bien qu’on puisse le désactiver, nous ne les avons jamais utilisées. Pour sortir nous déverrouillons la porte blindée en apposant nos mains sur la serrure de manière simultanée pour laisser place à l’équipe de gardiennage suivante. Un groupe d’intervention se tient prêt à l’extérieur, et même si je ne les ai jamais croisé, leur réputation les précède « Pas de survivants. Ni garde, ni détenus. »

Dans cette fange il en est un qui surpasse les autres. Ils l’appellent S. C’est une montagne, un colosse, qui promène ses deux mètres et cent quarante kilos avec la vitesse et la rapidité d’un chat, et qui, entre ses immenses mains, est capable de faire exploser un crâne. D’ailleurs, c’est pour ça qu’il est ici, depuis quatorze ans. La cause ? Quatorze meurtres, perpétrés à main nue. Entre ses paumes, il a serré la tête de chacune de ses victimes jusqu’à ce que la matière cérébrale lui glisse entre les doigts. Tous des humanoïdes, au squelette pourtant bien plus résistant que le notre. J’avoue, il me fait peur. Sa réputation inspire la crainte de tous d’ailleurs. Il engendre de la peur à la simple évocation de la lettre qui lui sert de nom. Je ne suis pas certain que les décharges des neutralisateurs puissent l’arrêter, ni même le ralentir d’ailleurs. Parait qu’une fois un garde est descendu, tout au début. Et qu’il a tiré plusieurs fois. J’en frissonne rien que d’y penser. Par bonheur, les gardes ne descendent que rarement au contact des détenus. Ce garde là, c’était le dernier.

Chaque nouvel arrivant est treuillé jusqu’en bas, en camisole de métal, et ce sont ses congénères qui le libèrent de sa gangue. Ensuite … ensuite c’est S. qui choisit. Mort, vif, il juge selon les délits commis. Il n’y a pas de violeurs ou d’assassins d’enfants en bas. Ils disparaissent à peine arrivés. Il est le deuxième tribunal à lui tout seul. En bas, ils ont assez peur pour ne pas tenter de monter. En haut, assez peur pour ne pas descendre. C’est comme ça qu’est faite cette prison, d’une peur réciproque de la mort. Je n’ai jamais su ce qu’ils faisaient des corps, et quand j’y réfléchis…

J’attaque sans fléchir la douzième heure de mon poste. Encore quelques dizaines de minutes, et la relève prendrait ma place. C’est mon job. Veiller et ne pas trop penser. Au fond de la fosse une main d’œuvre gratuite, payée à l’espoir qu’on les sorte de là. Une libération par an, pour 144 détenus; en incluant toujours ceux que S. élimine. Un qui reverra la Terre et pourra regarder New Sing-Sing de l’extérieur.

La journée aura été calme. Et puis la sirène retentit. Un attroupement, le silence, quelque chose qui n’existe jamais ici. Même la pluie avait stoppé son lugubre tintamarre.
J’épaulais mon neutra’, comme par réflexe, visant des cibles immobiles dans la fumée. Je ne le sentit pas arriver derrière moi, je n’entendit le grésillement électrique des échelles se stopper, ses pas rapides. Je compris juste que j’allais mourir quand ses immenses paumes enserrèrent ma tête. J’étais dans son étau, et chaque seconde était un tour de vis de plus, un barreau de grimpé sur l’échelle de la douleur. Le noir se faisait, je pensais à ma femme et mon fils. Je crois que des larmes coulaient.

-« La mort c’est pas tout d’suite. Tu vas m’aider »

Il me laissa retomber, et je m’effondrais à ses pieds. J’avais l’air d’un pantin ridicule, désarticulé devant lui, et il me souriait tout en écrasant d’une main le canon du neutra’

-« C’pour les gamins ça, ça picote » dit-il dans un rire un peu dément. « On r’monte ».

Pas de questions, mais juste un ordre, celui d’avancer malgré les décharges et les cris, la fureur dans laquelle je marchais;
Tout semblait organisé, minuté, et mes trois collègues tombaient un à un sous les assauts des taulards. Les quatre échelles avaient été prise en quelques secondes à peine et les accès des gardes au long couloir qui amenait aux zones administratives avaient été bloqués

-« J’ai compris l’truc, t’vas voir, t’vas te marrer »

J’étais mort de rire …

Comme de bien entendu, je me retrouvais à la porte principale, avec les autres gardes, dans le même état de captivité que moi. La lumière rouge de l’alarme tournait éclairant le tube de verre de l’intérieur. Nous étions tous apeurés et dégoulinants de sueurs dans nos fines combinaisons anti-radiations et sous nos masques filtrants.

Je tentais le dialogue.

-« Vous allez tous nous faire tuer, déconnez pas, vous connaissez l’histoire. On va crever »

-« Te pisses pas d’ssus gamin » me répondit S. « J’ai ma théorie »

Je n’avais pas forcément hâte d’en voir la mise en pratique.

-« T’vois, ici la pluie tombe à heure trop fixe, tu comprends? »

Je ne comprenais pas, et ma main s’écrasait, forcée, sur la serrure à reconnaissance digitale, comme celle des autres gardes. L’œil central s’ouvrait vers nos vestiaires et la porte qui menait à l’extérieur. Là ou je m’attendais une nouvelle fois à mourir sous le feu des armes, rien. Comme en dehors de l’heure des relèves, pas un chien, pas un bruit

-« La peur gamin, la peur, la musique qui nous rabâche qu’on va mourir si on s’marre, si on pète, si on pisse sur les bottes d’un humanoïde, les mecs qui r’viennent pas, ceux qu’on dit mort, tout ça … c’est qu’des conneries. J’en ai jamais tué un. »

Je comprenais petit à petit, à mesure qu’on avançait vers le sas de décontamination, et ça n’atténuait pas la trouille qui était la mienne.

« Ta théorie va tous nous faire crever … » »Putain détends toi mec. Comment tu crois qu’on est arrivés ici. Tes échelles avec leur grésillement de ligne à haute tension. Un jour ou j’en avais ma claque d’être ici, j’ai sauté pour chopper le premier barreau. Ben rien. Juste le bruit, ce truc de merde qui nous foutait une trouille bleue. »

Je restais silencieux

« Alors on est montés vous r’joindre. Tu piges? Moi je suis persuadé que tout le reste, c’est de la pisse du même tonneau. Pas d’électricité à l’échelle, juste la peur qu’elle existe. Pas de méchants neutralisateurs dans la main de méchants gardes. Juste la trouille de se prendre une bastos. Pas de morts en bas entre mes mains comme j’te l’ai dit. Juste assez les miquettes pour que personne ne descende, personne ne monte. »

A mon regard paumé, il savait qu’il touchait le mille.

« Mais la station, vous y ferrez quoi dans la station une fois passé la porte, si tu as raison? »

« T’es pas garde pour rien toi, t’as le cerveau plus petit que la moyenne. » Quelques rires se mélangeaient derrière moi. La porte de sécurité s’ouvrait sous la pression de nos mains . Et derrière elle, personne. On avançait à marche forcée dans le long couloir, avec cette sensation étrange de ne pas se souvenir être déjà passé ici.

« Alors, on commence à percuter ? »
Trop bien oui. On en arrivait au sas d’arrimage des navettes de ravitaillement.

« Et maintenant, soit on crève tous ici, soit j’ai raison et on nous prenais vraiment pour des buses. »

« S! S! S! S! »
Les cris faisaient écho dans ce grand tunnel. Ils étaient cinglés. Ou il était génial.

Un grand coup de talon secoua ce qui devait être plusieurs épaisseurs de titane et d’acier. Ça résonnait comme une vieille poubelle de fer blanc. Un second, puis un troisième. Un dernier fit sauter les gonds. Malgré tout ce que je venais d’apprendre, l’urine coulait le long de ma jambe. Un grand vent d’air frais caressa mon visage et celui de tous les survivants; mais le plus doux fut de sentir le soleil, comme un souvenir de la Terre lointaine, réchauffer ma joue.

« Et ouais …. la peur mecton, la peur, voilà avec quoi ils nous tenaient les couilles. Je suis certains que t’as jamais vu la relève. Dans vos dortoirs on devait vous filer des saloperies pour bosser non stop sans vous en rendre compte. Et nous, on jouait les pousse wagon et les mineurs au fond. Fallait bien qu’un taré tente le coup de remonter non ? Dehors, on se serait cru dans le grand canyon. Rien pour nous surveiller, juste les charriots de minerai qui remontaient de longs rails vers une sorte d’usine, à quelques kilomètres de là. Merde, depuis combien de temps étions nous de simples outils muselés dans une camisole de peur ?

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