Le cadeau (1/?)

Il est des matins difficiles qui se révèlent devenir de vrais moments de plaisir. Des supposées, pressenties « journées de m@}*/+ » qui s’annoncent et qui pourtant vous laissent d’impérissables souvenirs. La veille, forcément, tu abuses un peu, quelques amis qui passent, des rires, de la bonne bouffe, de la bière de qualité, du champagne peut-être, trois heures du matin, voir quatre. Quand tu termines comme ça, tu le sais, au petit matin tu auras mal au crâne, les cheveux qui poussent à l’envers, et, posé sur la langue, un sac de vingt-cinq kilos de plâtre fin. Alors quand ce petit matin commence à cinq heure quarante-cinq, après peu -trop peu- de sommeil, par le passage d’un camion benne qui se prend pour une Testarossa à ta fenêtre (faire vrombir le moteur du camion, c’est le petit plaisir solitaire du conducteur de ton quartier), tu pestes. Tu vas pisser, tu souffles dans ta main pour savoir si, maintenant que tu as dessaoulé, tu peux survivre avec une haleine aussi chargée qu’un mulet dans le désert. Tu te rends à l’évidence que tes dents pourraient tomber avant ton prochain réveil, tu vas te les brosser et faire un bain de bouche, puis tu remontes te coucher, en espérant que personne ne vienne t’emmerder avant quatorze heures du matin… ce qui arrive à sept heures pétantes. Là, vu comment tu as finis hier, tu te demandes à quelle heure commencent les perquisitions, et tu redescends, en caleçon, faisant fi de toute dignité ou de ton dernier soupçon d’amour propre.

Tu ouvres la porte comme un ours qui défend sa caverne, en poussant un « Ouaiiiiis ?  » prêt à enfoncer la tronche du premier couple de témoins de Jéhovah venu, ou à te retrouver -l’option numéro un- le museau contre le mur avec le poignet inconfortablement collé entre tes omoplates par un gentil fonctionnaire en uniforme.
Dans ton brouillard mental, tu es même à deux doigts de refermer le battant sur… une magnifique brunette aux cheveux courts et au sourire enjôleur, qui énonce ton nom de famille avec la voix d’une hôtesse de l’air (PNC aux portes, les gilets, les toboggans, tout ça tout ça).

Et là, classe et bien réveillé, tu lui réponds avec l’air d’un bovidé dans le couloir de la mort :

– Euuuuh… oui ?

– Nous sommes le vingt Février, n’est ce pas ?

– Je… j’en sais rien… oui, oui, on est le vingt. Mais…

– C’est donc votre anniversaire je crois. J’en suis sûre même.

Au mieux de ta répartie, tu enchaînes, naturel au possible.

– Euh… je confirme, oui… Mais… ?

– Je suis votre cadeau. Pour la journée, rien qu’à vous, et entièrement (elle détache chaque syllabe du mot. En-ti-ère-eument. Au cas où elle serait tombée sur un débile profond) à votre disposition. C’est votre femme qui m’envoie.

A ce moment, remettre de l’ordre dans ton crâne embrumé, ça doit équivaloir à tester de faire un puzzle représentant un monochrome de Klein (ou un Whiteman, si tu es plutôt Inconnus) six-mille pièces, dans le noir et sous amphétamines.
Une femme, tu as, mais elle n’est effectivement pas là. D’où la fiesta d’hier soir. Elle est en formation à mille-deux-cent bornes de là et elle t’a envoyé hier un message pour te souhaiter par avance une bonne journée d’anniversaire (tiens, c’est bizarre ça, maintenant que tu y penses). Elle a des idées parfois farfelues, aucun tabou (miam), des goûts éclectiques et une tendance assez marquée à faire des travaux surprenants.
Maintenant que tu as mentalement ordonné tout ça, tu te rends compte d’une part que le sang n’afflue plus uniquement vers ton cerveau, et que d’autre part, ton cadeau poireaute depuis trois minutes sur le pas de la porte.

– Peut-être pourrais-je entrer, Monsieur ?

– Euuh (non, tu ne progresses pas)… oui, pardon. Je… je vous en prie.

Elle porte un tailleur. Look secrétaire porno-chic assumé. Talons-aiguilles vernis de grande marque (Christian Louboutin ? On dirait les Fifi Python Cristal que tu pensais offrir à ta femme), jupe droite à taille très haute, qui lui dessine un corps de rêve, chemisier blanc à boutons rouges (pour rappeler les talons des chaussures), veste cintrée, petites lunettes rectangulaires et carré plongeant. Tu portes… un caleçon à rayures.

– Si je puis me permettre, je vous propose d’aller tranquillement vous doucher, pendant que je vous prépare votre petit déjeuner.

D’un coup d’œil absolument pas discret, elle lorgne en souriant la bosse naissante de ton costume une pièce minimaliste. Tu l’invites à entrer et à poser sa petite caisse à roulettes où elle le souhaite. Le cliquetis de ses talons sur ton parquet affole ton petit cœur battant, et avec toute la confiance que les hommes peuvent faire aux femmes, tu lui laisses la cuisine, et tu files sous la douche. En quinze minutes pétantes, tu peux être prêt. Allez; en douze, séchage compris.

Dans la cuisine s’opère un petit miracle. De ton frigo d’homme redevenu temporairement célibataire, rempli de Coca, de bières (plus beaucoup) et de paquets de viande sous vide déjà ouverts, elle réussit à te sortir des œufs , du bacon grillé, un café serré comme tu aimes, le tout dans un mélange d’odeurs qui t’amènerait bien à la cuisine en te tirant par les narines.
Tu te savonnes, sans oublier le moindre recoin. Tu rases quelques poils aussi disgracieux que mal placés. Bref, tu te fais beau, et même si dans ton t-shirt moulant tu restes à des années-lumière du mannequin des pubs pour Gauthier, tu fais presque illusion. Tu te brosses les dents une nouvelle fois (ça n’était pas de trop) au son de la matière grasse qui crépite dans la poêle. Bravo, tu es prêt pour ton bal de promo !

– Monsieur en a terminé ?

Lorsque tu entends ça, tu sens de nouveau le flux sanguin choisir lui-même sa direction. Dans une bande dessinée, tu aurais tout d’un personnage de Wolinski au paradis. La serviette sur les cheveux, tu sors de la salle de bain, avec le fol espoir qu’en la retirant de ta crinière, tes cheveux aient pris le même effet coiffé-décoiffé qu’au sortir de ton denier passage chez le coupe-tifs (ce qui n’arrive jamais, soit en sûr).

– Oui, j’ai fini, j’arr… Oh bordel !

Tenant une casserole par la queue, elle est là, divine, plantée sur ses talons, belle comme la tour Eiffel. Ses jambes son longues et assez charnues, ce n’est pas une maigrelette de podiums (elles t’exaspèrent). Ton regard remonte, remonte… jusqu’à s’arrêter sur une des plus ronde et belle paire de fesses que tu aies le loisir et le bonheur d’avoir pu voir. Le nœud du tablier qu’elle porte laisse choir sur la peau nue deux cordelettes  de lin. Dans son dos, rien d’autre qu’un somptueux dragon tatoué aux couleurs chatoyantes. Ses cheveux courts laissent deviner à la naissance de sa nuque une étoile, sans doute un implant argenté. Sans se retourner, et de sa douce voix, elle t’interpelle :

– Le petit déjeuner est prêt, Monsieur. Prenez place je vous prie.

Tu avances, et tu t’installes face à elle, à la table de cuisine. Tu guettes cet instant où tu pourras apercevoir les jolies pommes qui soulèvent délicatement son tablier. Tu es en appétit. Les deux œufs sur le plat qui vibrent désormais doucement dans ton assiette t’évoquent vaguement quelque chose. Un quatre-vingt-dix C. Qui se presse dans ton dos pendant qu’elle verse du jus d’orange dans ton verre. Puis elle s’en va vers sa petite caisse à roulettes et en sort une boîte de bois, un joli coffret finement ciselé, orné d’une fleur de lotus séparant une gravure du miroir de Vénus et du bouclier d’Arès.

– Mangez tranquillement (facile à dire tiens ! ), à votre faim, je vous explique la suite du programme dans un instant.

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2 Responses to “ Le cadeau (1/?) ”

  1. Julie Huleux says:

    Mon dieu que c’est bon !
    Qu’il est exquis de nous faire entrevoir avec humour les méandres du cerveau (et ailleurs) d’un homme…
    Encore, Jerk. Encore !

    • Jerk says:

      Merci Julie ! La suite approche ! Et dire que cette histoire est due à deux infirmières qui m’ont réveillé…