Elle dessine

Très court texte écrit pendant le salon, dans un des nombreux temps calmes, en regardant du coin de l’œil une jeune dessinatrice, sans doute la benjamine de l’étape, qui a passé son temps entre levés de tête discrets et son carnet à croquis. Elle était là, et n’y était pas. Je ne l’ai vue parler à personne, ni quitter sa chaise non plus, en deux jours. Alors à défaut de l’entendre, j’ai imaginé.

Elle a le sourire timide de celles qui ne savent pas comme elles sont jolies. Presque gênée de rayonner au milieu des âmes fades, elle attend, là, lasse et usée parmi les marchands de papier. Le regard fuyant, elle feint de ne pas vous voir, mais elle guette, observe d’un œil acéré discret, le chaland inoccupé.
Elle griffonne un carnet sans lignes au crayon à papier. Des pleins, des fins, elle multiplie les traits ou les coups de gomme et croque les passants pour sa galerie. Elle les assujettit sous sa mine, les allonge, les rapetisse ou les tord pour qu’à la fin, chacun puisse se glisser au fond de sa poche.
C’est une illustratrice, et demain elle vous fera revivre, plus fort, plus vite, ailleurs. Vous étiez promeneurs, vous deviendrez commissaires, voleurs, mourants ou super-héros. Peut-être tout cela à la fois. Vous serez le cœur battant d’aventures extraordinaires, celles qu’en réalité vous ne vivrez jamais. Vous serez ses supports à imaginaire, les véhicules de sa pensée esquissée, qui transportera ses lecteurs vers de virtuels ailleurs. Elle crée des mondes, et vous y fait vivre. Elle dessine.

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