Châpitre Two: comme un poison d’eau douce

-Bordioul de Dieu ! Qu’esse c’est que c’te baille. C’est l’canal de Suez qui r’foule ! Les vieilles et les enfants d’abord ! L’batieau y coule ! Tertous aux canots d’sauvetage.

Elle a le verbe fleuri, le parler des anciens, et « c’est pas tiz’aut qui va m’faire quinger maintenant ! ». Elle a aussi un petit centimètre d’eau qui imbibe ses souliers et qui remonte par capillarité le long de ses bas de contention. Au bout du couloir, une feuille de papier, navire de fortune, descend la rivière de ses inquiétudes pour venir buter sur ses tatanes. L’eau s’écoule, doucement mais sûrement, depuis les pièces fermées, jusqu’aux trois petites marches qui pourraient l’amener au jardin si elle avait envie d’aller s’y ennuyer.

-C’est pas l’Julien qui va v’nir sauver Mamie, y sait pas par quel bout ça s’tient, eun clé à mojettes ! Rejeton d’andouillette ! M’bouée canard, et j’ai plus qu’à trouver l’bonne clé ! Trou d’fin d’vendeur d’baraques ! Si j’le choppe par l’pieau du dos c’ti là, j’y retourne sin calcif par dessus s’tiête !

Ses pas courts et mal assurés l’amènent au tiroir du buffet, le fameux tiroir à bordel que tout le monde quelque soit son âge possède. Elle jette les piles à l’eau, la loupe par dessus son épaule, et en sort un anneau rassemblant une petite dizaine de clés, toutes identiques pour ses petits yeux fatigués.

-Bin me v’là fin bien ! Corn’eud cocu !

A contre-courant, comme le saumon dans le Potomac (sauf qu’elle est plus poison que poisson), elle remonte vers la porte sous laquelle s’écoulent pour ce soir ses espoirs de mourir tranquille. Une lumière s’en échappe, par flashs irréguliers, avec, c’est sûr, pour unique but de lui faire croire qu’elle va mourir grillée au 220V. Si elle l’avait vue, on l’aurait entendu jurer, évidemment, que si la gégène n’avait pas eu sa peau, EDF ne l’aura pas non plus. Elle trifouille, elle tripatouille le trousseau à la recherche de La clé. On dirait Passe-Partout en robe de chambre devant les cellules de Fort-Boyard. Premier essai : la clé ne rentre même pas. Deuxième, il y a du mieux, mais le barillet ne tourne toujours pas. Troisième, retour à la case départ. Vite, la clepsydre. Quatrième, cinquième, elle ne vivra jamais le grand amour avec La Boule et ne verra pas Félindra et la tête de tigre. La sixième clé glisse dans la fente, poussée par ses doigts tremblants, elle tourne doucement et libère la gâche. Mamie enfonce avec difficulté la porte qui grince autant que ses articulations et libère quelques mètres cubes d’eau supplémentaire, qui s’en ira arroser les fleurs du jardin. C’est définitif, elle marche dans des éponges à carreaux marrons.

My Granny is waterproof

-J’savos que j’t’aurais eu ! On n’arrête pas Simone avec une porte in bois ! Tadaaaaaa !

La pièce est éclairée par intermittence et par une lampe qui clignote au plafond, qui lui donne un aspect des plus lugubre. C’est une sorte de caverne d’Ali-Baba, un capharnaüm meublé de vieilleries posées ici ou là, de feuilles libres, de livres, de tableaux gribouillés par des équations mathématiques incompréhensibles, surtout quand, comme Simone, on n’a pas eu son brevet d’études. Sur le bureau, on retrouve des fioles vides et/ou cassées, des Büchner, un réchaud de camping et un alambic. Par terre, collé au bureau, un casier à bouteilles. Et au fond de la pièce, deux vannes d’arrêt sur le même tuyau, qui dégueule l’eau.

-D’diou, c’est l’cabanon d’Frankenstein ? Y f’zot quoi l’vieux d’avant mizaut ? Y décantot de l’gnole ?

C’est bien la première de la journée qu’un sourire éclaire sa face flétrie. Julien lui a interdit l’alcool, « parce qu’avec ton diabète Mamie, tu comprends ». Elle a tout à fait compris qu’on voulait qu’elle crève, mais surtout pas en s’amusant un peu.