Chapitre One: J’suis vieille. Et alors, ça te regarde?

Derrière les rideaux de dentelle jaunis, elle guette le temps qui passe, ce temps qu’elle n’a plus devant elle. Bien calée au fond de ses charentaises, assise dans son fauteuil ou claudiquant dans les pièces silencieuses, elle regarde les gens par la fenêtre, ces jeunes malappris à la casquette à l’envers. Émilien, le vieux monsieur qui lui fait signe quand elle sort au courrier, ces enfants qui galopent sur les trottoirs et qui les rares fois où elle sort, manquent de la faire tomber. Elle compte ; ses sous, ses pilules, ses dernières heures, les secondes qui s’égrainent sur la pendule d’argent, elle compte tout ce qui lui reste. Elle astique et époussette ce qu’elle peut, elle range, elle plie, elle pose des petits sachets de lavande et des boules anti-mites. Elle n’allume plus la télé : ils sont tous trop grossiers. Il est loin de temps de Michel Drucker. Elle attend, seule dans cette maison « pas trop loin de chez nous pour qu’on passe te voir plus souvent » que son fils lui a acheté, et dans laquelle il ne met que trop rarement les pieds. Elle espère l’arrivée de l’infirmière, de la livraison des repas de la Mairie, du facteur, de n’importe qui en fait qui puisse rompre la monotonie de son existence qui se termine. Elle en est à s’impatienter de ne pas voir arriver le jeune abruti qui tentera de lui vendre des fenêtres ou un adoucisseur d’eau, et qu’elle laissera parler pendant des plombes avant de le mettre à la porte sans ménagement. Elle a toute sa tête mamie, même si, parfois, elle parle, à tout, à rien, à personne ou à elle-même, du temps qui fait, de son Léon qui n’est plus, des enterrements plus nombreux à son âge que les mariages, de sa trop petite retraite, des journaux qu’elle lit chez sa coiffeuse. Elle peste aussi contre les petits tracas de la vieillesse, les douleurs, les lettres des impôts, les factures, les enquiquineurs, les témoins de Jéhovah, les colporteurs de mauvaises nouvelles, la pluie, le froid, le chaud, le soleil, contre tous ces gens qui n’ont pas de cœur, contre la solitude, contre cette fuite elle ne sait où qui va la rendre complètement cinglée avant d’être sénile. Ou elle se tait et se souvient que son arthrose n’a pas toujours été aussi présente, qu’elle aimait les robes à fleurs, que son jupon s’est soulevé plus souvent qu’à son tour, et que Léon n’a pas toujours tout su. Elle se souvient qu’elle dansait, qu’elle riait, qu’elle croquait dans la vie comme on le fait dans une pomme d’amour, sans se soucier du sucre qui collera à notre visage.

Sa maison sent cette odeur douce et chaude des maisons de vieux, un mélange de thym, de miel, de camphre et d’encaustique. Elle bruisse des âmes qui l’ont occupée : ce vieil ingénieur qui a disparu sans laisser d’adresse un beau matin, et tous ceux avant lui qui résident maintenant au même endroit, dans le sol frais et humide du cimetière communal. C’est un plain-pied tout de briques qui regorge de coins et de recoins, une maison construite en dépit du bon sens, sans doute par un architecte migraineux ou alcoolique et dont elle occupe principalement quatre pièces : salon, cuisine, chambre, salle de bain (avec les petits coins à l’intérieur, et le bidet, comme elle aime). Elle sait qu’elle a une cave, mais avec sa prothèse de hanche qui couine, elle n’est jamais descendu ; et qu’au fond du couloir, il y a un bureau, mais bon, qu’est qu’elle irait bien y faire. En plus, il est fermé à clé, et elle n’a pas la patience de trouver la bonne dans le trousseau qu’on lui a donné. Dans le bureau il y a une grande bibliothèque, d’après l’agent immobilier qui n’y a sans doute jamais mis les pieds. Elle a un petit jardin aussi. C’est bien un petit jardin, « pour que tu puisses profiter un peu en été maman » … mais est-ce qu’elle le passera, ce foutu hiver qui n’en finit pas ?

Elle se prend à espérer que non, qu’on arrête de la soigner, de la faire tenir, qu’elle rejoigne son Léon plutôt que de vivoter dans cette bâtisse qu’elle ne connaît pas. Elle attend la faucheuse, la grande dame en noir, qui aura le bon sens de la faire clamser en pleine nuit plutôt que d’agoniser au sol pendant trois jours après s’être pris les charentaises dans le tapis de l’entrée, celle qui mettra fin à ce ploc-ploc qui l’exaspère depuis deux jours. Elle s’emmerde. Elle s’emmerde tellement qu’elle en a oublié que parfois s’emmerder a du bon. Et elle s’emmerde à tel point qu’elle va mettre quelque minutes à remarquer que ses vieilles pantoufles de vieille peau sont en train de prendre la flotte.