Châpitre 3: Le pépin de la Granny-Smith

– U chais ou chais mis ma ch’mise à carreaux? Chééééérie ?

– C’est pas moi qui la mets, ta chemise!

– …

– De toute manière, on va voir la vieille bique, tu vas pas t’endimancher ?

– Che t’ai déchà dit de pas parler comme cha de ma mère !

– Ta mère, c’est une vieille pomme acide, piquante comme une Granny-Smith. C’est toi qui l’appelles comme ça d’habitude.

– Oui mais bon, ….

– Sur les cintres, accrochés au séchoir, tu as regardé ?

– Merchi !

Un dentiste, ça se brosse les dents au moins trois minutes. Avec un dentifrice adapté à ses petites gencives fragiles, à son émail brillant et à son sourire de commercial. De bas en haut, avec une brosse souple. Le sourire du dentiste, c’est la voiture du VRP : un signe extérieur de vos compétences professionnelles. Si ton praticien refoule du goulot, tu ne fais pas deux séances. C’est assez désagréable comme ça.

 

– On n’y reste pas des heures Julien. Juste le temps qu’elle se souvienne de ne pas nous rayer de son héritage!

Glouglouglouglou

– J’ai bien envie de lui refiler les chocolats que ton collègue nous a donnés à Pâques. On n’y a pas touché, et la date de péremption est à peine dépassée. Avec un peu de chance elle fera une intoxication alimentaire… Puis offrir des chocolats à un dentiste, non mais franchement. Heureusement pour lui qu’il a des parts dans le cabinet, sinon je lui fourrerais où je pense, ses chocolats !

Prrrrrrrrrrr pft . Je suis presque prêt, j’arrive.

Le siphon avale la salive savonneuse dans un bruit incongru. De ce côté-ci de la barrière de l’âge, on est tout à fait capable de se préparer en vingt minutes. Sauf quand on n’a vraiment pas envie de passer voir une dame âgée acariâtre qui va, pendant le peu de présence qu’on lui offrira, vous trouver tous les défauts.

De l’autre côté de la barrière de l’âge, à quelques centaines de mètres de là, on a trouvé une réserve de bouteilles de vins. Quelques grands crus qui plus est, posés contre le mur derrière le bureau. Et on a les pieds mouillés, mais on ne va pas s’arrêter à un détail si peu important. De plus, on n’a pas envie de voir arriver sa famille de pique-assiettes tant qu’on n’en a pas sifflé une.

– Voilà, on saute dans la voiture, on claque quelques bises à ma mère, on échange des banalités, et à nous l’avion et le départ en vacances. Pendant quinze jours même sa télé-alarme ne pourras pas nous appeler. Tu entends, le soleil des Maldives qui nous appelle?

-Libérééééé, délivréééééé

Un sourire complice éclaire les faces des enfants indignes.

– Han ! J’ai oublié de passer prendre les paréos au pressing. Faut passer avant de partir. On aura encore moins de temps pour Granny-Smith …

Sourire au carré. Rien à foutre de la vieille carne. Les pompiers n’auront qu’à lui péter la porte si elle se vautre en se prenant les pieds dans les tapis qu’ils ont laissés. Exprès.