Ch 8 Granny-Smith Ici, ailleurs, et ailleurs.

Quelque part, entre New-York et Singapour. Dans le lecteur Mp3, relié à une seule oreille de la belle-fille, Claude Dubois s’époumone. Il aurait voulu être un artiste. Il chante, je ne vois pas de quoi il se plaint.

– Pas mécontente de plus la voir, ta mère. Non mais tu as vu comment elle nous a traités ? Renvoyés à nos pénates sur le pas de la porte, comme des marchands de tapis. Cette fois-ci tu ne vas pas me trouver une excuse pour qu’elle reste chez elle ? C’est le placement, l’institution, la maison de retraite et puis c’est tout !

– Ma chérie, tu sais qu’elle n’a plus toute sa tête ? On ne peut pas…

– Oh que si on peut Mamour. Et non seulement on peut, mais on va. Avec les vioques la vieille ! Et en plus je peux te dire qu’on va la placer à l’économie ! Ce sera le mouroir de quartier, pas le trois étoiles grand luxe ! J’en peux plus j’en peux plus j’en peux plus !

Le ton utilisé, ferme, décidé, exaspéré, ne laisse pas la moindre place à la discussion. Mamour ferme son beignet, l’air un peu renfrogné. C’est quand même de sa mère dont on parle. Une vieille mégère acide et fripée, certes, mais sa mère quand même.
D’aussi loin qu’il se souvenait, elle avait été une acariâtre, qui aimait les petites méchancetés gratuites. Jamais violente, mais jamais aimante. Mais quel traumatisme de l’enfance peut conduire à devenir aussi froide et piquante ? Mamour n’en avait aucune idée. Dans ses yeux la tristesse de celui qui n’a pas vraiment eu de mère.

Pas loin de chez Granny-Smith, au bistrot-tabac-PMU-marchand de journaux du coin, le quotidien local titre : « Une retraitée abandonnée par sa famille gagne le même soir à l’Euro-million, au Quinté et au Loto ». Chez elle, enfin, sur le pas de la porte, un journaliste et la vieille dame tenaient cet échange.

– Alors dites-moi Granny -je peux vous appeler Granny ?- trois gros lots le même soir, ce n’est jamais arrivé. Vous avez un secret ?

– Déjà, l’boutonneux, te m’appelles pas Granny. Pour toi c’est Môôdame. On a pas rempli d’chair à saucisse du boyau ensemble, à c’que j’sache. Et pis que j’gagne trois gros lots, ça t’défrise, morveux ? J’avos jamais rin gagné d’ma vie à l’loterie. C’jour, tout il est cumulé. C’est la justice divine, et fait gaffe que ma canne en soit pas l’instrument si tu m’appelles encore une fois Granny !

– Oui… je … Madame, vous nous avez dit que vos enfants vous avaient abandonnée toute seule ici depuis des semaines, sans ressources, juste avec quelques conserves que vous n’arrivez pas à ouvrir, c’est horrible…

– In plus, c’est du ravioli. Et j’aime pas les raviolis. C’te grand dépindu d’andoulle, et sa carogne d’crevure d’femme, y m’ont laissée là d’puis des jours sans passer m’voir. Ch’suis sûre qu’ils m’ont abandonnée et qui z’ont quitté le pays (techniquement, c’était presque vrai puisqu’ils étaient passés il y a vingt-quatre heures, juste avant de partir en vacances), ces pourritures. Ben z’auront rien du magot à Mamie ! RIEN !

– D’ailleurs, tout cet argent, vous avez des projets ?

– J’vais financer des mormons pour l’clonage, une usine qui cuisine l’quien (pour les non-initiés, l’quien, c’est le chien, le cat c’est le chat, la traduction est offerte par la maison) pour qu’elle fasse de l’export. Pis une secte ou deux.

– Des mormons, des sectes ? Mais vous êtes certaine ?

– Qu’ça peut’fout’, espèce d’fond de boules ! Dégage-moi le palier ! Vire tes pieds d’mon paillasson.

Sa canne commençait à tournoyer au-dessus de sa tête. Le journaliste, bien inspiré, fit demi-tour et s’en alla remplir ce qu’il considérait comme un bon papier. Certes particulier, mais un bon papier.

Quelque part, dans un repère de glace :

– Enfin, je la tiens, l’ultime ! Ma précieuuuuuuuuuuuse !