CH.5 Granny-Smith: behind the door.

-On a pris les clés ma chérie?

-Elle doivent être restées sur le buffet. Insiste un peu ? Si ça tombe, sourde comme elle est, elle ne nous a pas entendus.

-C’est vrai qu’elle est sourde comme un pot.

Dinnnnnnng Dooooooong

-Ouais, ouais, j’arviens! Cha va pas tit bien d’sonner comme un sagouin ! Laisse Momone faire la route !

Comme un catamaran vent debout elle remonte le couloir. Dans une main, la bouteille, dans l’autre le tire-bouchon, les pantoufles à marée basse, l’eau s’étant évacuée par où elle pouvait.

-Mais va-t-y arrêter d’appuyer sur c’boution, ça doit être l’aut’andouille !

-Ah, je l’entends qui râle derrière la porte. Elle arrive.

-Elle va encore trouver une raison pour nous engueuler, tu vas voir.

Le temps gériatrique vient de s’arrêter net. Elle a un fils qui l’empêche de boire un petit canon de temps en temps, une belle-fille qui n’en veut qu’à son héritage, un long couloir bien vide derrière elle, et absolument aucun endroit pour cacher son litron et son tire-bouchon. C’est un drame du manque d’ameublement, un crime de lèse-ikéajesté. Pas une commode Skjölfund ou un armoire Blankitt entre elle et la porte. Le néant. C’était un coup à ce qu’ils passent plus souvent pour être certains qu’elle ne picole pas en douce. Les salopiauds.

-C’est qui c’est-y donc?

mar2
-C’est moi Maman. Avec ta belle-fille. On passe te faire coucou avant notre départ en vacances, tu te souviens?

-Ouais ouais. Suis pas sénile.

Granny-smith entrouvre la porte, juste assez pour que son œil torve apparaisse à ses visiteurs. La chaîne de sécurité n’est même pas tendue.

-Voilà, c’est-y fait tin coucou. Allez, dégagez maint’nant, laissez Momone crever pendant qu’vous vous cramez la raie au soleil ! Et rintrez pas trop vite !

Dans le camp de la jeunesse, c’est le silence qui prime. Non pas que la savoir désagréable les surprenne. Mais se faire éconduire au pied de la porte, ça elle ne l’avait jamais fait. Comme l’impression d’être un ado-casquette-baskets refoulé à l’entrée de la discothèque la moins select de la ville, celle où normalement tu peux entrer bourré à condition d’avoir mis du déodorant il y a moins de quarante-huit heures.

-Je… mais…

-Elle nous laisse à la porte, ta mère ?

-On dirait… Mais… Maman, on ne va pas rester sur le perron, on peut quand même entrer et se poser pour discuter un peu ? Non ?

-Non ! T’manière suis sûre qu’vous vous forciez à passer. Et que l’autre pièce rapportée elle t’a dit d’pas trainer. Donc voilà. Z’etes venus, m’avez vu, z’allez r’partir. Pis c’est tout ! Merci au r’voir et bionnes vacances !

Dans son dos, soigneusement dissimulés, la peut-être grand-cru et le tire-bouchon s’impatientent grandement. Ils sont à deux doigts de s’échapper des mains moites de mamie.
Côté rue, la boite de chocolat vient de choir des mains de la belle-fille. Elle écrase du talon de son escarpin l’emballage, fait demi-tour pour rejoindre la voiture, et claque bruyamment la portière. Elle entrouvre rageusement la vitre en tournant la manivelle.

-Mamour, vient, on s’en va!

Ce que femme veut… et là, vu le ton, c’eût été difficile de ne pas obéir de suite.
Le fils de Granny fait demi-tour, sous l’œil brillant de satisfaction de sa mère. On pourrait y lire, si on savait déchiffrer la cataracte, que la compagnie d’une bonne bouteille serait de loin préférable à celle de pique-assiettes.

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