Ch.2 Le Sang et l’Encens: Vieux-Lille

Le quartier est sans doute un des plus agréables de la ville. Festif, jeune, animé en soirée (parfois un peu trop). Les vieilles demeures de charme côtoient les restaurants plus ou moins luxueux, les bars à thème dans lesquels on sert les meilleurs cocktails de la ville, et les kébabs de dépannage pour les affamés de l’aube. C’est le cœur vivant de Lille, plus belle cité des Flandres, celui qui bat à toute heure et où résident bon nombre de notables locaux soucieux d’habiter l’hypercentre, ou d’étudiants ravis de profiter du secteur. Il y a du passage en continu ici, du livreur qu’on croise dès potron-minet, aux jeunes titubant des matins difficiles.

L’appartement est au troisième étage d’une résidence cossue du vieux Lille, rue de la Clef. Une maison de maître divisée en quatre. Un joli loft au rez-de-chaussée, un appartement de belles dimensions pour le secteur au premier, et deux petits duplex identiques, dont un est inoccupé. Enfin, ils sont tous les deux désormais libres. L’accès s’y fait via une grille de métal équipée d’un digicode, qui sécurise le hall et donne sur une porte de bois aux dimensions respectables. Une fois la porte poussée, au fond, une cour, avec trois chaises de bois et de fer forgé, une table de la même série, couvertes d’une peinture verte qui s’écaille. Une porte à gauche donne sur le local poubelle, et à droite, une nouvelle porte donne sur l’escalier qui distribue l’immeuble lui même. Celle-ci s’ouvre avec une clé de sécurité rectangulaire et poinçonnée sur sa longueur de trous à intervalles irréguliers. Chaque appartement a lui aussi sa porte fermée à clé.

Crédits: Lilletourisme.com

L’appel remonte à une demi-heure environ. La patrouille de police sillonnait une rue proche, effectuant quelques contrôles d’identité sur des badauds avinés. « Odeur suspecte », voilà le motif de départ. Ils traversent tranquillement la place du Général de Gaulle, dite la Grand Place pour les gens du coin, sous le regard bienveillant de la Déesse de Théophile Bra, qui est érigée sur la Colonne Obsidionnale de Benvignat. Ils entrent dans la Vieille Bourse, un havre de calme dans l’agitation qui les entoure. Du silence, des joueurs d’échecs, des touristes appareils photo à la main, des bouquinistes, et en ressortent face à l’Opéra. Décidément les patrouilles dans ce secteur ne manquent pas de charme, surtout quand, comme aujourd’hui, le soleil est de la partie. Puis à gauche, rue des Trois Couronnes et ses boutiques de luxe, droite vers le Boulevard Carnot, et gauche, rue de la Clef.

Ils sont souriants tant qu’ils ne sont pas sur les lieux, la mort est sans doute le motif le moins grave d’intervention. Les défunts ne risquent plus rien. Et puis ils connaissent l’adresse pour y être intervenus plusieurs fois. Aucun doute, l’intervention demandée se solderait par le passage du légiste, la mise en forme de l’obstacle médico-légal et les investigations qui vont avec, plus ou moins zélées selon la situation.

L’adresse en question, c’est celle d’un mec paumé chez qui ils sont allés plus d’une fois. Agressions, troubles de voisinage, consommation de stupéfiants. Pas du grand banditisme, juste un peu d’animation de quartier. En bas, c’est la voisine du premier qui les attend. Autre plaisir des patrouilles dans le Vieux-Lille, les filles y sont souvent plus jolies les unes que les autres. Mladek, le brigadier-chef, n’y sera comme toujours pas indifférent, ni Corinne, Gardien de la Paix. Ça leur fait un point commun. Ce sont de joyeux drilles en service comme à l’extérieur, et on chuchote çà et là qu’ils ont une vie pour le moins dissolue. Étienne, le brigadier de police, lui, n’en aura rien à cirer. Son truc, c’est le travail avant tout. Pas le mec le plus drôle de la brigade, ni le plus loquace. Si il n’avait pas l’uniforme sur le dos, on le classerait plutôt dans la catégorie des sociopathes, et le reste de l’équipe serait là pour lui passer les menottes.

La voisine passe devant pour les amener devant la porte de l’appartement. Une grande brune, assez fine, BCBG comme on dit, qui se prénomme Paulina. C’est une préparatrice en pharmacie d’origine slave, avec un accent marqué. Évidemment, Mladek et Corinne lui reluquent les fesses dans l’escalier et partagent un sourire ravi et complice. Étienne griffonne un carnet, distant mais surement pas distrait. C’est une manie à lui, tout consigner.

Au fur et à mesure qu’ils avancent, l’odeur de putréfaction se fait de plus en plus forte. Si le locataire n’est pas mort, il y a quelqu’un ou quelque chose là-dedans qui est passé de vie à trépas, et avec les 28° qui assomment Lille depuis une semaine, la mort peut être relativement récente. La chaleur accélère la décomposition des corps.

Face à la porte, Mladek tambourine. Pas de réponse, évidemment. Il s’annonce, et frappe à nouveau. Toujours rien.

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