Avant la nuit

Sur la demande d’une collègue de travail, voici une nouvelle aventure de la demoiselle aveugle dont vous avez fait connaissance dans le texte « Nuit ». Nous voilà donc quelques jours avant la rencontre entre Antoine et Chiara. Nous sommes par ailleurs le 25 Novembre, journée internationale pour l’éradication de le violence à l’égard des femmes. Bonne lecture

Quand j’ai perdu la vue, j’ai cru que le monde s’effondrait. Franchement, j’aurais préféré me couper un bras, ou même, mourir. C’est dur à entendre, mais c’est ainsi. Je suis passée du monde des valides, à celui, avec tout le péjoratif que j’y mettais, des « handicapés ». J’avais vingt-cinq ans et ce fut le pire anniversaire de ma vie. J’avais tout : du talent, un physique agréable, une tête bien faite, un homme qui, je le croyais, m’aimais. Et j’ai absolument tout perdu en une seule nuit d’été deux-mille-dix.

Il était dix-sept heures, et je rentrais du travail. Je suis développeuse en logiciels informatiques dans une firme italienne reconnue, j’avais un bon poste, intéressant, financièrement et personnellement enrichissant. J’étais une grande et belle italienne, de celles qui parlent avec les mains, qui cuisinent comme les mammas de chez moi, qui ont un tempérament de feu et les cheveux bruns. Je roulais à tombeau ouvert sur les routes de mon pays, sous un soleil éternel. Je consommais les hommes, je n’étais pas une sainte, j’avais un attrait pour tous les plaisirs, toutes les expériences. Je mordais la vie à pleines dents, osais comme osent les jeunes gens insouciants. Jusqu’à ce qu’il me mette en cage.

C’était un bel italien, racé, musclé, tempétueux parfois. Il avait la peau dorée et sentait le musc, j’aimais à passer mes mains sur son torse lisse, sur ses abdominaux dessinés. Nos nuits d’amour étaient intenses, pleines de fougue. Il me faisait monter dans les tours comme un bolide sur la corniche. Je n’avais jamais autant hurlé de plaisir que sous ses assauts, ses coups de rein profonds, presque douloureux. Nous étions en couple depuis quatre mois, et nous habitions ensemble depuis quelques semaines. C’est fou comme un homme change en quelques semaines…

Il m’est encore difficile de parler de ma vie « d’avant ». Celle-là, quand la vue était un de mes cinq sens et quand mes yeux me servaient autant à observer qu’à charmer. Cette vie sans lunettes noires. C’est une histoire d’une banalité infâme, une histoire que tant de femmes ont vécue, et qu’aucune de devrait plus avoir à subir. Moi, la jeune femme libre, impétueuse, j’étais devenu sa propriété, sa chose. Finies les nuits entre hommes et femmes, les sorties à plus d’heure, la fête. Terminées les orgies d’alcool et de stupre, les étreintes sous les porches. Il m’avait emprisonnée dans un rôle de femme au foyer, de domestique sans même que je m’en fus rendu compte. J’étais… je suis une femme battue, et en reconstruction.

Il a commencé par quelques insultes. Je vous passerai les détails, mais l’italien ne les rend pas plus chantantes. J’ai pris ma première gifle, un soir d’ivresse commune, quand il m’a demandé si avant lui il y en avait eu d’autres. Mon trait d’humour concernant de futurs possibles ne lui a pas plu, et je l’ai excusé. Je l’avais cherché sans doute, j’étais allée le titiller sur un sujet que les mâles n’aiment pas voir évoqué. Je croyais, comme toutes celles avant moi, que c’était de ma faute. Et puis, il avait été si doux, si désolé le lendemain. Fleurs, champagne, caviar, sexe, il avait tout fait pour se faire pardonner, tout dit pour que je sois convaincue qu’il ne recommencerait plus.
Mais il y eut d’autres fois.

La dernière scène de ménage… je ne me souviens même plus de la cause. Tout devenait prétexte à rabaisser. Un café trop chaud, pas assez fort, des caresses trop peu enjouées, des fellations sans envie. Nous avions le verbe haut tous les deux, j’ai dû lui manquer de respect. Non, il ne faut plus que je pense comme ça. La violence d’un être sur un autre est toujours du fait de celui qui la porte. Bref. J’ai pris un coup de poing, qui m’a projetée contre la table de salon. L’arrière de mon crâne en heurta l’arrête. Fracture. Coma, hôpital pour moi. Pour lui, tribunal, prison. J’ai perdu la vue suite à une lésion du cortex visuel primaire. C’est définitif, selon les spécialistes. Ce sous-homme m’aura handicapée, moralement comme physiquement.

J’ai subi, une à une, toutes les phases d’un deuil. Aujourd’hui, j’ai accepté. Je me reconstruis, j’ai développé mes autres sens, j’ai même repris une vieille habitude, un peu différemment certes, que j’avais du temps où… c’est un autre secret que je ne dévoilerai pas aujourd’hui. Je travaille à nouveau, dans mon domaine de compétence, grâce à des logiciels adaptés que je participe à bâtir. Je m’épanouis et demain… Demain, j’ai accepté un rendez-vous. Il s’appelle Antoine. Antonio. Je sais qu’il me tourne autour depuis des semaines, qu’il multiplie les petites attentions. Il me fait rire, et je sens son regard sur moi, ni empli de commisération, ni curieux. Juste chaud et rassurant. Bienveillant. Je veux qu’il découvre mon monde, celui de la cécité, avant de lui dire oui. J’ai posé mes conditions. Il sera lui aussi, le temps d’une soirée, aveugle. Et j’espère, pour la première fois depuis longtemps, amener un homme jusque dans mon lit et l’étreindre, le laisser glisser entre mes cuisses, les mains serrées sur mes fesses. Je veux que ce soit lui. J’ai décidé.

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2 Responses to “ Avant la nuit ”

  1. Élena MacCiestric says:

    « Sous les porches », pas « sous les proches »… (Enfin, j’espère ! :D)

    À part ça… Puissant. Texte puissant. Merci.