Concours HF des Halliennales.

C’était un petit concours sympa sur des nouvelles d’Héroïc Fantasy, j’ai pris du plaisir à y participer. Bientôt je vous mettrai le lien vers les textes gagnants des Halliennales d’Octobre 2015.

affdecoup

 

Voici déjà leur bouilles de vainqueurs !

http://www.halliennales.com/les-laureats-du-concours-de-nouvelles-2015/
En attendant, voici le mien, qui n’a pas été retenu (à vrai dire je m’en doutais, c’était plus pour le défi d’écrire dans un domaine que je ne maitrise pas qu’autre chose).

Choisir

Là, un mouton.

Ici, un cheval qui galope vers le soleil.

Maintenant, ce cheval qui se transforme en visage de femme, avec de très grands yeux et un sourire tendre. Le vent souffle doucement et porte avec lui les nuages qui dessinent, tout là-haut, des chimères et des dragons. Le ciel est changeant, c’est une belle après -midi d’été, comme je les aime. Le soleil réchauffe ma peau, les coquelicots dansent dans l’herbe folle. Dans l’air flotte une odeur de pin et de lilas. Autour de moi, rien que le son des feuilles qui combattent contre Éole. J’ai vaincu.

La quête fut longue et périlleuse, la souffrance m’a accompagné tout le long du chemin. J’ai du vaincre mes peurs les plus profondes pour arriver en ce jour béni de Juillet. Rien ne m’aura été épargné. Horreurs abyssales, créatures de l’au-delà, goules et chancres démoniaques, je les ai tous terrassés. Cette longue route pour me retrouver ici, face à toi, petit cristal. Dernier objet de convoitise en ce bas monde. Tu ferais passer la pierre philosophale pour un vulgaire diamant de roche. Né des entrailles de la Terre, te voilà entre mes mains. Fils du Monde, gravé par dieu lui-même paraît-il, je contemple la sainte inscription qui décore chacune de tes faces, si fine que rien d’humain n’aurait pu en être l’artisan. A voix haute, je déchiffre, syllabe après syllabe, l’écriture faite de volutes.

« Écrivez avec votre sang la date à laquelle vous voudriez recommencer votre vie »

Je suis las. J’ai connu tant de batailles, moult guerres, flots d’hémoglobine et palanquées de morts injustes. Je n’ai plus d’espoir autre que celui de croire en ton pouvoir, celui que la lumière du soleil à son zénith révèle. Ma force aura été de ne pas avoir peur de la mort, sort bien plus doux que la vie que j’ai pu mener jusque lors. Quitter ce monde naurait été que mettre un terme à de trop longues souffrances.

Maintenant, il me faut choisir. Trouver ce jour où tout bascule et transforme le rêve en cauchemar. C’est idiot quand j’y pense. J’ai toujours souhaité recommencer quelque part, sans pourtant savoir à quelle date. Et ce, tout simplement parce mille questions me taraudent : si je retourne dans le passé, aurai-je les connaissances que j’ai pu acquérir durant cette longue vie ? Connaîtrai-je la portée de mes erreurs, celles que j’ai déjà commises par fougue ou par candeur ? Pousserai-je ces portes qui m’ont amené aujourd’hui à réussir cette aventure ou en enfoncerai-je d’autres qui me mèneront bien plus tôt à ma perte ? Recommencer pour faire les mêmes bêtises ? Quelle utilité ?

Rependre tout de zéro ? Si je ne sais pas, quel intérêt ? Vivre à nouveau les langes, les genoux écorchés, les pleurs et les rires d’enfant, le premier baiser de Viviane, la première nuit dans les bras de Virginie, sourire à l’arrivée de mon fils, tomber au trente-sixième dessous le jour où sa mère me quitte ? Recommencer la douleur de la mort de mes parents ?

Choisir un jour heureux pour le bonheur qu’il m’a apporté. Choisir les instants parfaits, celui lors duquel je lui ai passé la bague au doigt, celui du premier cri d’Étienne. Mon retour de la guerre peut-être ? Simplement pour avoir le droit de profiter d’un bonheur nouveau, encore et encore ?

Vivre deux fois sans le savoir, ça me servirait à quoi ?

Pire encore, je pourrais imaginer que de cette ignorance accoucherait une boucle infinie : vivre à nouveau, réussir, échouer, et au final, retrouver cette pierre et refaire le même choix. Dérouler le fil de ma vie, et à ce point crucial, le remettre en bobine, recommencer. Dérouler, rembobiner, recommencer. Dérouler. Rembobiner. Recommencer. Perdre son temps à passer son temps.

Et si jamais, par chance, utiliser la pierre du temps s’accompagnait de l’immense pouvoir de savoir ce qui m’arrivera en suivant les chemins que j’ai déjà pris ? Si ce caillou magique me donnait ce privilège ? Dois-je refaire certaines erreurs ? Où alors changer de chemin pour vivre autre chose, et me tromper sans doute à nouveau. Reprendre la route qui désormais est pavée, la quitter pour ce chemin de terre et de trous ; voici les deux possibilités qui me seraient offertes. Le jour où je fus tenté par cette diablesse, fuir, tout simplement tourner les talons et ne jamais entrer dans cette chambre avec elle. Cultiver mon bonheur en en choisissant les plans les plus sains ? Ne garder de mon passé que les choix fructueux, me corriger… ou choisir pire par méconnaissance ? Je ne puis dérouler l’arbre des possibles et faire un choix raisonné, alors recommencer… quelle utilité, quel sens ?

J’irai, seconde après seconde de cette nouvelle vie, peaufiner un plan qui m’amènera à quoi ? Au bonheur ? Ce serait un moindre mal après tant d’effort. Au malheur ? Effacer son ardoise pour en noircir une neuve et payer sa vie entière ? Être fidèle, aimant, père modèle, couler jusqu’à la fin des jours parfaits. Éviter les moments difficiles. La tirer par la manche juste avant qu’elle ne tombe. Rester papa jusqu’à mes vieux jours. Repousser la mort, la mienne, celle des miens, de ces très proches qui sont partis avant moi. Te garder un peu plus longtemps près de moi, Maman…

Je pourrais aussi ne rien faire. Choisir l’inaction devant ce qui a été mon Graal. Le reposer, continuer ma route, vieillir, plier, partir. Laisser le suivant tenter sa chance à son tour, et probablement faire un choix différent du mien, absurde épilogue de tant d’efforts.

Pourquoi pas après tout ? Ce ne serait pas vraiment renoncer ! Je me serais battu pour lélégance du combat et non la gloire de la récompense. C’est on ne peut plus noble ! Héroïque presque ! Je serais celui qui a fait pour le plaisir de faire, sans accepter le trophée de cette éreintante route.

Je coulerais des jours plus ou moins heureux, à l’ombre du tilleul, à veiller sur les miens. Souffrir sans doute, rire parfois, mourir à petit feu. N’est-ce pas ce à quoi chaque honnête homme rêve ?

Où alors…

Où alors jouer avec le feu. Biaiser la règle et laisser la sagesse des ancêtres décider à ma place. Voilà la solution ! Poser la pierre, et faire s’appliquer la prophétie à ma manière !
C’est clair maintenant, « écrivez avec votre sang la date à laquelle vous voudriez recommencer votre vie ». Rien ne me force à donner une forme numéraire à cette date ! Je pourrais aussi bien dire que je veux recommencer ma vie à la date à laquelle j’ai été le plus heureux, celle ou j’ai fait le pire choix de mon existence, ou encore le meilleur. Jouer avec les mots comme les Anciens qui ont créé cette pierre jouent avec nos vies. Bref, risquer. Parce que le risque aura été toute ma vie, le moteur de mes choix, le flot dans mes veines.

Je sors doucement mon poignard de ma ceinture. Le cuir crisse sous la caresse du métal et je frissonne, perdu entre peur et enthousiasme. J’ai choisi.

Le manche dans la main droite, l’acier froid posé sur ma paume gauche, je n’hésite pas. D’un coup sec, le fil de la lame tranche la peau et la chair. La douleur se propage dans mon bras mais je sourcille à peine. Je referme le poing, et regarde le sang s’écouler sur le sol. Je range mon arme, et viens de l’index droit m’encrer le bout du doigt au filet rouge qui quitte ma main.
La pierre est face à moi sur le sol, et dans le cercle rituel, j’inscris au carmin mon choix sur la dalle de granit. Symbole après symbole, lentement, je rends ma décision irrévocable.

Le ciel se couvre au dessus de ma tête. Les nuages d’été deviennent de menaçantes boules d’orage. Il faisait jour il y a quelques secondes, et maintenant la nuit et les ténèbres ont gagné les lieux. La tempête souffle fort, les tourbillons de poussière m’entourent. Les éclairs zèbrent le ciel et frappent tout autour de moi. Mon monde prend des airs d’apocalypse. L’air embaume l’acier et l’électricité. J’ai l’impression que mon corps est comprimé dans un étau. Chaque centimètre carré de ma peau est écrasé par l’énergie que dégage la pierre. Ma tête tourne, je… tout est froid… ma tête… pourquoi ai-je fait ça ? Pourquoi ??

Mon esprit est emporté loin. Cest mon épouse qui réapparait la première. Je la revois. Quelle était belle avec ses cheveux bruns qui courraient sur ses épaules. Son sourire, vieux souvenir, est si proche. Jimagine mes lèvres se posant sur les siennes et je goute à sa peau sucrée, son corps dans mes bras. Nous étions si heureux. Cétait il y a longtemps et pourtant cétait hier.
Ils arrivent maintenant, les marmots, les anciens, les amis perdus. Ils me félicitent et m
entourent de leur présence bienveillante. Ils sont tous là, ceux qui me manquent. Ils veillaient sur moi et ils sont sans doute partie prenante de cette formidable réussite. Je suis lhomme que leur amour a fait de moi. Ils mont transmis leur courage et ont guidé mon bras vers la victoire. Cette pierre est un peu la leur. Puis ils séloignent, tous, souriants. Elle est la dernière à disparaitre. Mon soutien le plus fort et le plus présent. Les ténèbres menvahissent à nouveau. Plus rien.

Le soleil réchauffe mon visage. Je ne sais combien de temps jai passé, étendu sur le sol, inconscient. J’entends chanter autour de moi les oiseaux, des rossignols dans doute. Une douce brise caresse mon nez. Allongé dans l’herbe, je me sens étonnement léger. J’entrouvre les yeux, la lumière me brûle la rétine. Qu’il fait bon ici. Je sais où je suis.
Je suis à l
endroit même où ma vie a changé. Loin, au dessus de ma tête, les nuages défilent à toute vitesse, passant du gris au blanc cotonneux. Jimagine en eux des enfants qui dansent ou chahutent. Le vent me souffle presque leurs rires insolents. Doucement, je me relève et contemple le paysage.
Il y a quelques minutes à peine, j
humais, vainqueur, les effluves dégagées par les fleurs et les arbres alentours. Pin, coquelicot, lilas. Et maintenant

Ce sont les mêmes odeurs qui flattent mes narines. Le même soleil, le même zéphyr. Je nai pas vieilli, je nai pas rajeuni non plus. En fait, je nai pas changé, et cela pour une raison si simple et évidente quelle mavait presque échappée. La pierre ma renvoyé à ce jour divin, celui lors duquel jai compris que moi seul pouvait faire de ma vie ce que je voulais quelle devienne : je suis revenu aujourdhui.

Être un homme, cest faire des choix, décider de son avenir. Réfléchir, choisir, agir. Il nest pas de talisman qui puisse changer ça. Seul un homme le peut. Je suis celui-là.

 

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